Billets vie quotidienne

– Bonjour Madame, une tradition s’il vous plaît !
– Ce sera tout ?
– Oui, merci.

La baguette glisse dans mon sac. Sourires.

– Et pour vous, ce sera ? Demande la boulangère à la cliente suivante.

À la pharmacie. Je tiens à la main un tabouret pliant récemment acheté dans un bazar que nous appelions droguerie dans ma jeunesse.

Quand j’étais petite, dans les années 60, il y avait quatre saisons bien différentes, l’automne et ses feuilles mortes entraînées par le vent, l’hiver couvert de neige, le printemps et le réveil de la nature, l’été, sa chaleur et ses vacances.
Nous avions des vêtements de demi-saison, plus légers que les manteaux d’hiver mais laissés dans l’armoire quand les chaleurs d’été arrivaient. Tout cela formait un ordre immuable et rassurant, tangible comme le bonhomme de neige en décembre ou les parasols en juillet.

L’Oranger du Mexique doit son nom à sa provenance d’Amérique centrale, à ses fleurs blanches en grappe et à la senteur qui s’en dégage au printemps. Celui-ci a élu domicile dans mon jardin à côté d’une glycine, dans un enchevêtrement de lierre et de vigne.

J’étais déjà orpheline, me voilà sœur unique.
Mon frère Jean, professeur de mathématiques, aimait corriger des centaines de copies, parlait couramment le basque et se déguisait en Père Noël pour amuser Les enfants des lacs *.
Il eut de belles funérailles à Biarritz, le 12 mai 2023.
De ses articles de mathématiques publiés dans des revues savantes, j’appréciais le côté poétique de certains titres :
Le théorème taubérien de Wiener et l’équation de la chaleur.
ou leur allure franchement extra-terrestre :
Propriétés multiplicatives universelles de certains quotients d’algèbres de Fréchet.

À la caisse du supermarché, une petite dame, 65 ans peut-être, cheveux gris en queue-de-cheval, place ses achats sur le tapis roulant de la caisse. Elle a posé tant bien que mal sa béquille à côté de ses courses. Elle la retire ensuite et met les produits dans son caddie : pâtes, riz, sucre, œufs, pain, quelques yaourts. Elle se penche à chaque fois pour les déposer et se redresse avec difficulté.

La photographe Ruth Orkin et Ninalee Allen approchent de la Piazza della Repubblica à Florence, en 1951. Des hommes font des commentaires au passage de Ninalee. Ruth lui propose alors de refaire le même chemin et demande aux hommes présents de rejouer la scène sans regarder l’objectif de son appareil. Cette photo est devenue célèbre longtemps après, comme un symbole de l’oppression des femmes par un regard masculin impérieux et dominateur. Ninalee explique cependant dans diverses interviews que cette scène était amusante pour les deux jeunes femmes. Elle ne se sentait pas en détresse mais plutôt adulée comme la Béatrice de Dante dans la Divine Comédie.

Décembre 2022, centre-ville. Je rentre chez moi, le caddie plein de courses. Les passants vaquent à leurs occupations. Matinée paisible dans une banlieue calme. Soudain, mon regard est attiré par l’enveloppe que tient dans sa main un homme d’une cinquantaine d’années. Une enveloppe à fenêtre, à travers laquelle on devine une liasse de billets dont le premier est de cinquante euros. L’enveloppe est pliée en deux et entourée d’un élastique.
Mon regard remonte jusqu’au visage de l’homme qui me dit :
– Je les ai trouvés par terre.
Mimique interloquée de ma part.

Certains matins, le ciel nous fait cadeau de sa beauté.
Lumière du soleil levant, nuages chatoyants. La banlieue se devine sur l’horizon rosé.
En cette année nouvelle, puissent vos souhaits se réaliser et vos rêves prendre forme !

La nuit tombe tôt en hiver, lourde et froide. Quelques personnes attendent le bus à la mairie de Montreuil. Le froid est piquant ce soir, il est près de 22 heures.
Une jeune femme attend sous l’abribus avec son bébé dans une poussette. Une écharpe noire cache son cou, ses oreilles et ses cheveux. Elle porte un grand pull trop fin pour la saison. Elle me fait penser aux ouvrières décrites par Roger Vaillant il y a un siècle dans son roman « Un jeune homme seul ». L’hiver, en guise de manteau, elles portaient « par-dessus leurs caracos, des châles de laine, de couleurs vives, en forme de rectangle allongé, terminés par des franges, qu’elles drapaient comme des écharpes sur leurs épaules ».

Un soir de novembre, ligne 1 du métro parisien. Pas trop de monde dans la rame, quelques personnes masquées. Soudain le métro s’arrête entre deux stations. Les lumières s’éteignent, relayées par l’éclairage de secours. Les passagers restent calmes, un peu interrogateurs. Personne ne parle. Une annonce au micro nous invite à ne pas tenter de descendre sur la voie, le métro va bientôt repartir. L’instant se prolonge.