Où sont-elles ? Où sont-elles passées, les femmes du passé ? Pas les femmes puissantes ou d’exception, non, mais les anonymes, celles que l’on devine au détour d’une archive. Sur le registre des passagers d’un transatlantique arrivé à Buenos Aires en 1902, l’employé de la compagnie maritime a soigneusement noté le nom des voyageurs. Ou plutôt, de certains voyageurs : dans la colonne où figure ma grand-tante célibataire, bien signalée par son prénom et son nom, apparaissent quelques cohortes étranges :
Janvier, mois du vin… Mois de la sobriété après les fêtes ou mois de la dégustation heureuse, selon les goûts et les affinités !
Débat ancien, témoin cette tranche de vie dans un village béarnais voici 136 ans. L’article paru dans Le Glaneur d’Oloron et des Basses-Pyrénées est retranscrit ici en en respectant la forme.
J’ai neuf ans. Un matin d’avril 1961, ma mère entre dans ma chambre pour me réveiller. Les généraux ont été arrêtés !*, me dit-elle avec un grand sourire. Je ne comprends pas ce qu’elle veut dire mais visiblement, c’est une bonne nouvelle. Mes parents et moi ne parlons pas de politique, je suis trop jeune pour ça. Mais depuis quelque temps, l’ambiance est tendue à la maison, comme une épaisseur particulière dans l’air. De même dans tout le pays. J’ignore à ce moment-là ce qu’il se passe en Algérie, je serai renseignée bien plus tard sur la réalité des choses.
On parle d’attentats. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais je perçois une force violente, massive, explosive. Le mot attentat est un bloc, je l’imagine flottant dans les airs, prêt à fondre sur nous.
« Béatrice, encore dissipée ! Va au coin ! Martine et Sylvie, vous copierez cinquante fois pour demain : « Je ne bavarde pas avec mes camarades pendant la leçon ! ». Béatrice baisse le nez, vexée de rester au piquet quand la classe sort en récréation. Martine et Sylvie voient s’envoler leur paisible goûter à la maison, elles devront en outre supporter les réflexions aigres-douces de leurs parents : « Tu ne peux pas te tenir tranquille à la fin ! Tu es privée de dessert pour la peine ! ».
Nous autres, les élèves sages ce jour-là, nous gloussons d’être passées entre les gouttes et ne prêtons guère attention aux trois ou quatre punies de la journée. Nous sommes à la fin des années 50, dans l’école primaire d’un lycée de filles public de la banlieue ouest de Paris. J’ai neuf ans.
« Grand-mère, grand-mère vous êtes morte cette nuit, grand-mère, grand-mère, vous êtes morte d’ennui. Dans votre intérieur modèle, entre vos nappes brodées, vos napperons de dentelle, vous avez capitulé. »
Comme dans cette chanson d’Anne Sylvestre, la plupart de nos grands-mères, ou plutôt des femmes qui nous ont précédés, furent sans doute des mamies confiture, à une époque où l’injonction première faite aux femmes était de se marier et d’avoir des enfants, renonçant la plupart du temps à une carrière professionnelle.






La grotte
Août 2026. Il fait très chaud. Depuis le début de l’été, on étouffe. La chaleur envahit l’espace, écrase les corps, déconnecte les cerveaux.
Sauf dans la grotte. Y descendre est un soulagement. Silence minéral, six degrés toute l’année, pas de variation. Il faut mettre un gilet, on avait oublié.
Pas trace d’humains dans cette grotte dont l’origine remonte à des millions d’années. Pas de peintures de bisons, d’aurochs ou de chevaux, pas de silhouette stylisée de chasseur ou d’empreinte de main sur les parois. Pas trace d’animaux non plus, même les tout-petits, insectes ou microlarves comme dans d’autres grottes. Le néant de la vie.