Mère naturelle

De gauche à droite : ma grand-mère Madeleine, le petit Fernand, une amie, ma grand-tante Yaya

La fête des Mères approche.

Être mère, est-ce si naturel ?

Le Glaneur d’Oloron-Sainte-Marie, fin du XIXe siècle, rubrique « Extrait du registre de l’état civil » : naissances, mariages, décès. Aux enfants légitimes sont associés les noms des parents mariés et leur profession ou activité. Aux autres, la seule mention Un enfant naturel, sans prénom ni filiation. Fils ou filles innommés de personne. Comme les enfants mort-nés.

Quelle famille n’avait pas son enfant naturel ? L’un d’eux se promenait dans la mémoire de la mienne, photo à la clé, avec toute une histoire autour : sa fille-mère serait partie en Argentine pour échapper aux médisances du quartier. Pratique courante à l’époque : faute de mariage réparateur, les deux indésirables étaient expédiés vers l’Amérique, grande lessiveuse de réputations. Sans garantie toutefois : les commérages pouvaient suivre la fille-mère et son enfant naturel au-delà de l’océan.

Retrouvé cent trente ans plus tard au hasard d’une recherche généalogique, l’enfant naturel de ma famille était mort à douze mois à Oloron-Sainte-Marie. Sa mère n’était pas celle que l’on croyait, mais la trace du bébé oublié perdura, comme un nuage flottant dans les souvenirs incertains, secret à demi révélé, menace diffuse sur la réputation des filles.

Certaines sentaient passer de près le vent du boulet : ce fut le cas d’une sœur de ma grand-mère maternelle qui se maria en Aragon, un jour d’octobre 1908. Mariage expédié à huit heures du matin, sans cloches sonnées ni repas de noces avec les voisins. La première fille du couple naquit quatre mois plus tard. Comme le disait la sagesse populaire, ces mariages express ne faisaient pas toujours de bons ménages. L’honneur était sauf, pas le bonheur.

Dans le pire des cas, des infanticides commis à la naissance de leur bébé par des ouvrières ou des domestiques sont rapportés dans la presse béarnaise de la fin du XIXe siècle. Les juges pouvaient être relativement cléments pour l’époque avec les mères, les acquittant pour « discernement altéré au moment de l’accouchement » ou les condamnant à quelques années de travaux forcés en vertu de « l’admission de circonstances atténuantes ».

Rien de tout cela pour mon père Fernand qui  naquit à Biarritz en 1917 et fut accueilli avec naturel par sa mère Madeleine, sa tante Pauline Marie (surnommée Yaya) et leurs amies. Il nous reste de sa petite enfance des photos où il pose entouré de femmes souriantes dans la campagne basque. En 1920, Fernand rencontra Jean Esterle qui le reconnut comme son fils et épousa Yaya dont il était tombé amoureux. Madeleine, Jean et Yaya vécurent ensemble avec Fernand, l’entourant d’un amour inconditionnel qui fit rempart à la méchanceté du monde. Il fut un enfant heureux, un jeune homme amoureux, un professeur de mathématiques aimé de ses élèves et un père formidable.

Bonne fête à la mémoire de Madeleine, ma grand-mère naturelle, de Yaya et de mon grand-père Jean qui fut aussi mon grand-oncle ! Et tant qu’à faire, à la mémoire de celui qui engendra Fernand mais ne voulut ni le reconnaître ni l’élever, allait le voir en cachette à la sortie du lycée sans jamais l’aborder et se jeta sous les roues d’un tramway un jour de novembre 1942. Qui sommes-nous pour en juger ?

Bonne fête aux familles tordues et compliquées, aux secrets qui éclatent comme des bulles à la surface de leur histoire, à la main tendue vers les enfants du désir.

8 réponses
  1. Bernard Lascar dit :

    Tout enfant est naturel et légitime l’amour qui lui est dû.
    Ces catégories sont d’une autre époque. Quelles nouvelles catégories seront utilisées quand, ou si, la GPA (gestation pour autrui) est autorisée ?

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    • Maryse Esterle dit :

      Espérons que l’on ne les désigne pas par les circonstances de leur conception, comme c’était le cas par le passé. Il faudrait aussi catégoriser les enfants issus des fécondations in vitro, pourquoi pas les adoptés… Bien des complications pour les mêmes nourrissons qui viennent au monde !

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  2. Chastin dit :

    Merci Maryse pour ce message plein d’amour. Replonger dans les silences de l’histoire familiale peut parfois être douloureux, mais tu le fais avec simplicité, dignité et humilité. Merci beaucoup pour ce témoignage de vie et d’amour…

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    • Maryse Esterle dit :

      L’amour peut prendre des chemins qui ne se confondent pas toujours (souvent) avec la morale et les « bonnes manières ». Il résiste parmi les herbes folles et emprunte les sentiers de traverse..
      À bientôt Pascal !

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  3. cazeres alexandre dit :

    Bienvenue cette réflexion de confronter à un siècle de distance l’évolution des mœurs mais aussi le vivre ensemble – le « Me too » actuel traite essentiellement du consentement à l’acte sexuel sans preuve évidente si ce n’est celle des traumatismes subis par les femmes ! Ce que tu décris était aussi le prix à payer du désir ou pas (relisons les actes indélicats commis par les maitres de maison engrossant leurs gouvernantes). La contraception féminine n’existait pas et les femmes déjà devaient payer cher leurs égarements ! Le paternel n’était guère enclin à autoriser comme tu le dis une fille enceinte sous son toit ! Les mœurs certes ont bien évolué mais il reste encore tant à faire ! Amitiés

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    • Maryse Esterle dit :

      C’est vrai, les choses sont bien détendues aujourd’hui et l’on ne se préoccupe guère de savoir si les enfants ont un père estampillé par le mariage, mais plutôt de leur bien-être, ce qui n’est pas un luxe. Mais être mère recouvre encore des formes très différentes et inégales !

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  4. Castillou dit :

    Bonjour Maryse,
    En 1946, ma mère enceinte de mon frère a dû se marier à 7 heures du matin et surtout pas en blanc à la cathédrale Sainte-Marie. Peut-être te l’avais je déjà dit lors de notre dernière rencontre.
    Bises et bravo pour tes lettres.
    Pierre

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    • Maryse Esterle dit :

      Oui Pierre, je me souviens de cela, merci de le rappeler. 1946, ce n’est pas si loin, pour notre génération tout au moins. L’Église était encore assez puissante à ce moment-là pour imposer cette semi-clandestinité à un couple qui voulait tout bonnement se marier, alors qu’elle fermait les yeux sur des manquements autrement plus graves à la morale catholique…

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