La porte de sortie

 

 

Elle s’appelait Christine Renon et elle s’est suicidée le 21 septembre dernier dans l’école maternelle dont elle était la directrice, à Pantin. Dans une lettre, elle parle de sa fatigue, des jeunes enseignants trop peu formés, de la surcharge de travail, des mille tâches dévoratrices  de temps qu’elle devait accomplir quotidiennement.

Des rassemblements ont eu lieu devant son école et le rectorat du 93. Son nom a été entendu dans les médias pendant quelques jours, mais on n’en parle déjà plus. Sa mort aura-t-elle servi à quelque chose ? Voulait-elle que cela soit le cas ?

En pensant à elle, j’ai relu quelques lignes écrites au début de  mon livre « Où va la formation des enseignants ? » : un soir, en cherchant la porte de sortie de L’IUFM * dans les locaux déserts pour aller à la gare d’Arras, je me suis retrouvée enfermée dans une courette intérieure, face à une baie vitrée,  et n’ai dû mon salut qu’à la documentaliste qui se trouvait encore là et m’a guidée vers la rue.

« Les bâtiments parlent, l’espace témoigne, la paroi vitrée qui résonne des coups dans le silence du soir, c’est celle à laquelle nous nous sommes heurtés, étudiants, formateurs, personnels, pendant ces années 2010-2013 : la formation des professeurs se meurt, les ministres mentent, les médias s’affligent, personne ne nous entend.
Ce soir-là, j’ai trouvé la sortie grâce à une main tendue. Je ne suis pas sûre que tous aient eu la même chance, pendant cette période. »

Christine Renon a poussé la porte vers la plus définitive des sorties. Sa  manière à elle de dire les choses.

*Institut universitaire de formation des maîtres

 

Le basilic de Buenos Aires

Ce soir Huesca est tout près de Buenos Aires.

Le cercle des Aragonais fête la  San Lorenzo. Descendants d’Aragonais émigrés en Argentine, ils parlent des rues des villages de leurs antepasados comme s’ils y avaient grandi et échangent des nouvelles du pays.
Sur les tables, des pots de basilic, la plante de Huesca,  sur scène des jotas chantées et dansées.

 

Échame madre, échame un ramico de albahaca
De esta maceta que tienes en el balcón
Fresca como el roció, albahaca perfumada,
Un beso que Huesca y tú me dais con amor

Lance ma mère, lance-moi une branche de basilic
De ce pot sur ton balcon
Frais comme la rosée, basilic parfumé
Huesca et toi, un baiser de votre amour

 

L’émigration c’est ça : on aime toujours quelque chose d’ailleurs, on est d’ici et de là-bas.
Si les liens entre l’Europe et l’Amérique se matérialisaient au-dessus de l’océan, cela ferait un immense voile d’une rive à l’autre, tissé de fils impalpables et mouvants  qui laissent passer la lumière et se reflètent sur les flots.

 





Au bout du chemin

Au bout du chemin, Ignacio apercevait le clocher de l’église et le toit des maisons de son village au creux du vallon. À l’époque où il y vivait avec sa famille, les rues étaient encaissées, les maisons serrées les unes contre les autres. De hautes cheminées cylindriques (tronconiques) dominaient les toits comme dans tout le Haut-Aragon. Depuis on a ouvert des places, dégagé des espaces, pavé les rues, installé des lampadaires.

Beaucoup de gens ont dans le cœur un village où ont vécu leurs antepasados, dans leur pays ou dans un autre. Un village spécial, qui ne ressemble à aucun autre, où les murs, les toits des maisons, la fontaine sur la place, le lieu où l’on prie, les champs autour leur content mille choses du passé, où la puissance des pierres contracte le temps et rend leur jeunesse à ceux qui y vécurent avant eux. Un village où ils reviennent chercher la douceur du berceau originel, quelque chose des ancêtres disparus, une familiarité avec les lieux comme nulle part ailleurs.

Urdués a existé dans notre imagination bien avant que nous marchions dans ses petites rues avec deux dames qui sont peut-être nos lointaines cousines. C’est mon village spécial, il ne ressemble à aucun autre, il n’est extraordinaire que pour moi. Il a été le point de départ d’un long chemin qui se poursuit encore à des milliers de kilomètres de là, il est aussi le point de retour, le lieu des retrouvailles. Aujourd’hui, à notre arrivée, ils étaient là, Ignacio, Teresa et les autres, ils nous faisaient signe en bas de la dernière descente, nous accompagnaient dans les petites rues. En partant je les emmène avec moi, ils sont avec moi, je suis avec eux.

¡Hasta siempre abuelitos!

 

Passage

 

Le col de Pau est à presque 2 000 m d’altitude. C’est un passage du Béarn à l’Aragon, et aussi vers Saint-Jacques-de-Compostelle, pas le plus fréquenté car il y en a de plus faciles. La montée est longue sur un sentier en lacets et la descente vers la vallée l’est aussi, sans beaucoup d’ombre. À l’époque où mon arrière-grand-père l’empruntait, il y avait un poste de douane. Un habitant d’Urdués nous a raconté que les douaniers montaient à cheval très haut vers le col et les contrebandiers se déplaçaient sans aucune lumière, pour les éviter. Ils faisaient la contrebande d’allumettes, de tissus, de plaques de fer, à dos d’homme ou de mulet. Au col de Pau, le vent souffle fort sur les étendues d’herbe et de pierre qui descendent vers la vallée d’Echo. Juste avant d’arriver au col, un homme pousse des cochons sur le sentier. Ils passeront l’été là-haut et seront nourris avec le colostrum des brebis sur l’estive.

En descendant vers la forêt d’Oza, un isard nous a observés longtemps, sa fine silhouette se découpait sur le ciel, sentinelle immobile.

 

 

 

 

 

Le voyage d’Ignacio

 

À la fin du XIXe siècle, mon arrière-grand-père maternel, Ignacio Aragüés, vivait entre Gurs en Béarn et Urdués en Aragon. Tous les ans, en été, il allait à Urdués moissonner et vendre son blé et y revenait à l’automne pour labourer et semer. Il empruntait les chemins forestiers et les sentiers de montagne, peut-être avec un mulet et un chien. Il faisait le trajet en deux ou trois jours maximum, chaussé d’espadrilles à lacets. Il dormait dans des granges, nombreuses sur le chemin, et faisait sans doute un peu de contrebande d’allumettes. Mon arrière-grand-mère, Teresa Petriz, l’accompagnait parfois pour accoucher à Urdués. Comme eux, des milliers d’Aragonais vivaient entre les deux versants des Pyrénées, travaillant en Béarn ou en Soule comme artisans, journaliers agricoles ou dans les usines de sandales et de bérets. Il y avait parmi eux des femmes que l’on appelait les hirondelles car elles partaient en hiver travailler comme sandalières à Mauléon ou Oloron et revenaient chez elles aux beaux jours pour les travaux des champs.

À la fin de ce mois de juin, avec plusieurs membres de ma famille et un guide, j’ai mis mes pas dans ceux d’Ignacio et de Teresa. Nous sommes partis de la petite maison où ils vivaient à Gurs et en cinq jours avons franchi les quatre-vingt-dix kilomètres qui séparent les deux villages. Nous sommes passés par Oloron-Sainte-Marie, Sarrance, Lescun, le col de Pau, la forêt d’Oza et Siresa pour arriver à Urdués. Nous avons marché dans ces magnifiques paysages le long du gave d’Aspe et du Subordán, les aimant comme nos antepasados  les aimèrent, posant nos yeux là où les posèrent, dans des conditions incomparablement plus confortables que les leurs. Nous avons cheminé à leurs côtés comme si un fil invisible nous reliait les uns aux autres par-delà le temps, sur les mêmes sentiers parcourus.

 

 

Pour pousser je me débats

La foi soulève les montagnes, dit-on. La force de vie a fait craquer le bitume, les racines explosent sur le trottoir, cet arbre vit. Je rêve qu’il triple de volume, enchâsse la maison, étend ses branches et ses racines dans la rue et avec ses congénères reprend possession de l’espace volé. Un peu comme ces grands fromagers qui entourent de leurs bras les ruines du temple Ta Phrom à Angkor. Peut-être dans quelques siècles ?

Comme un arbre dans la ville
Je suis né dans le béton
Coincé entre deux maisons
Comme un arbre dans la ville

Entre béton et bitume
Pour pousser  je me débats
Mais mes branches volent bas
Si près des autos qui fument

Maxime Le Forestier, 1972 (extraits)

 

La vie par terre

Il fait gris aujourd’hui, comme souvent ces jours-ci. Sur le trottoir près de chez moi, une valise en carton noir, entrouverte. Dans mon quartier on trouve beaucoup de choses au coin des rues et devant les maisons : des petits meubles, des livres, des jouets, de la vaisselle… Les gens les déposent plus qu’ils ne les jettent et les passants se servent. Des objets remis en circulation sans échange d’argent. D’ailleurs ils ne restent pas longtemps sur le trottoir, les bonnes affaires partent vite.
J’ouvre la valise : dedans, de petits albums photos. Ça sert toujours un album photo  et la valise est vintage. Je l’emmène chez moi pour détailler cette aubaine. Dans le premier album, des photos de fleurs. Mais dans le deuxième, le troisième et tous les autres, des photos de gens. Plein de gens, à table, au bord de la mer, à la montagne, posant tout seuls ou en groupe. Une famille entière, des jeunes, des vieux,  des couples, une dame qui ressemble à ma tante Raymonde, attablée avec deux jeunes filles rieuses qui l’entourent de leurs bras. Au verso des photos  la date, le lieu mais jamais  le nom des personnes :

St Palais Chemin de la corniche juillet 1965 (celle-là est en noir et blanc, avec les bords crénelés).
Neige sur le Brévent juillet 1980.
Août 1968 Petit Bornand.

La vie d’une famille, ou de plusieurs. Posée sur le trottoir, par terre, dans une valise en carton. Un remake de « Les gens dans l’enveloppe » d’Isabelle Monnin, qui avait quand même acheté les siennes sur Internet.
Je reste avec ces photos dans les mains. Je n‘écrirai pas de livre autour de ces souvenirs,  je ne veux pas les jeter « proprement » en les mettant dans un sac poubelle, ni les ramener devant la maison où j’ai trouvé la valise, elles risqueraient d’être dispersées sur le sol, mouillées de pluie, ce serait pire.
Je referme la valise, la range. Un jour je lui trouverai un endroit. Je ne sais pas quand ni comment.

 

 

Ah Dieu ! que la guerre est jolie

 

Très sobre monument aux morts installé par la Ville de Paris en novembre 2018 le long du cimetière du Père Lachaise. La liste  des plus de cent mille morts et disparus parisiens forme un impressionnant ruban, noms écrits en blanc sur fond bleu canon de fusil, couleur mortuaire pour l’enterrement d’une génération.
Ils sont classés par année et par ordre alphabétique. Alignement impeccable. Même les disparus sont bien rangés sous le titre « années inconnues », près de l’entrée du cimetière. Tout est parfait, on n’a oublié personne.
Dommage que l’âge des morts n’ait pas été inscrit à côté de leur identité : dix-huit ans, vingt ans, vingt-cinq ans ? Les hommes valides furent mobilisés jusqu’à l’âge de quarante-sept ans, mais les plus jeunes partaient en première ligne. Ils portent des noms de tous les jours  et des prénoms  qui reviennent à la mode : Achille, Arthur, Louis, Jules, Émile, Charles.
Tiens, un Lafrance et plusieurs Lallemand. Sont-ils morts côte à côte, René Lafrance et Edmond Lallemand, au début de la guerre ou bien plus tard ? Qu’importe, chaque guerre a sa beauté, sa poésie, son charme, ses commémorations, ses hommages,  ses mots pour justifier la mort de masse. Aux morts de la Grande Guerre, Paris à ses enfants, à leur trépas sacré.
Près de l’entrée du cimetière, un attroupement : des touristes, un groupe d’officiels, des étudiants ? Non, la soupe populaire de la Ville de Paris, hommes d’un côté, femmes de l’autre. Elle s’appelle Cœur de Paris.

Le titre du post est un vers de Guillaume Apollinaire, extrait de Calligrammes, l’Adieu du cavalier, 1918.

 

 

Poussière

La Très grande bibliothèque est un temple du savoir, une cathédrale laïque de connaissances accumulées, Il y règne un silence doré comme le bois des tables et la lumière qui passe à travers les  hautes baies vitrées.
J’ai demandé à consulter les numéros de 1936 du Courrier de La Plata, journal en français destiné aux immigrés de France  en Argentine. Je ne peux consulter que l’année 1936, les  journaux des autres années étant « dans un état qui ne permet pas leur consultation ».
L’agent m’apporte un grand carton que j’ouvre avec componction. L’année 1936  apparaît sous mes yeux, je vais découvrir ce que lisaient les Français d’Argentine il y a quatre-vingt-trois ans, qué emocionante ! Le journal est grand comme Le Monde aujourd’hui, et à sentir l’odeur sèche  qui s’élève des pages, je me demande s’il est souvent consulté. Je ne me le demande pas longtemps d’ailleurs car je commence à éternuer, sous le regard surpris puis silencieusement courroucé des autres consultants. En plus  je ne fais pas que ça, je tousse aussi, mes yeux larmoient, bref je suis allergique au Courrier de La Plata. Tout en me mouchant, ce qui rajoute une couche de désagrément aux perturbations que je provoque,  je repère  une rubrique accrocheuse : « Les livres qu’il faut lire ». Le petit d’Agrello de Gaston Cherau, La chute d’Icare d’Edmond Jaloux, Le laurier d’Apollon de Maurice Bedel. Trois auteurs un peu oubliés aujourd’hui mais qui faisaient l’actualité de l’époque.  Qui se souviendra demain des littérateurs les plus en vue des années 2010 ?

Le carton refermé,   le temple du savoir retrouve sa quiétude et les vedettes du livre d’hier leur sommeil. La prochaine fois je viendrai avec un antihistaminique.

 

 

Flarmes

Dessin d’Anneka

Dans le jardin de Notre-Dame
Où l’on se fait de bons amis,
‘y a qu’à se promener chaque matin,
Un peu de maïs au creux des mains.
Même les ponts, ça se construit
Car pour aller à Notre-Dame,
De Notre-Dame jusqu’à Paris
Il a bien fallu se mettre au boulot
Et porter des pierres sur son dos
Pour passer par-dessus l’eau.
Voilà pourquoi Paris s’enroule,
S’enroule comme un escargot,
Pourquoi la terre s’est mise en boule
Autour des cloches du parvis.

Extrait de Notre-Dame de Paris, chanté par Edith Piaf, paroles : Eddy Marnay, musique : Marc Heyral,1952

 

 

 

Older posts

© 2019 Maryse Esterle

Theme by Anders NorenUp ↑