Lecture de nouvelles du recueil “Nouvelles du Río de la Plata”

Le 16 juin 2018, dans l’émission de Radio libertaire  “Deux bouts de scène”, animée par Evelyne Trân avec la participation de Laurent Gharibian, le comédien Jean-Luc Debattice a lu deux nouvelles du recueil “Nouvelles du Río de la Plata ” : “Mi lugar en el mundo” écrite par des élèves du collège Calandreta (occitan) de Pau et  “À l’origine”, écrite par moi-même.

On peut écouter l’émission sur le lien ci-dessous. La partie consacrée au recueil commence un peu après la 9e  minute de l’enregistrement.

Un verre de vin blanc

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Un soir de printemps dans le métro parisien. Je reviens d’une réunion d’écrivains. Après une docte discussion, j’ai bu un  verre de vin blanc posé sur un buffet de radis, de tomates cerises et de cacahuètes.

Le métro avance dans un tunnel de coton, les couleurs vibrent plus que d’habitude mais les bruits sont assourdis, une langueur parcourt les passagers, leur peau brille sous la lumière. En face de moi, une belle créature, homme ou femme, le visage  encadré de cheveux bruns, rêve. Une femme,  le corps appuyé contre le bord du soufflet entre les deux wagons, lit un livre. Si je savais peindre j’en ferais un tableau. Un jeune homme à côté de moi s’est endormi, la tête inclinée sur le côté, paisible. Le sol du wagon est élastique, entre gomme et mousse.

Un verre de vin blanc, un soir de printemps, rend la nuit douce.

 

 

L’héritage de mai 68

Trois interventions  récentes de ma part sur Radio ciudad de Buenos Aires, le 13 mai 2018 : La herencia  de mayo 68 (l’héritage de mai 68), émission “Corresponsales en linea”.
Journaliste Danièle Raymond.
http://www.buenosaires.gob.ar/radiociudad

et France info international  monde hispanique (en espagnol) :
22 mai 2018 :
El controvertido legado de mayo 68 en Francia, L’héritage controversé de mai 68 en France.

23 mai 2018 : Recuerdos de Mayo del 68 : “Me pareció fantástico poder hablar con un chico” testimonio de Maryse Esterle.

Journaliste Raphaël Morán

Ces trois interventions s’inspirent entre autres de ma nouvelle “Ma première nuit avec un garçon” publiée sur ce blog (rubrique Déjà sortis).

 

 

 

Les Poucets

 

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Un TER dans le sud-ouest de la France, au printemps. Il fait beau, il y a du monde, des voyageurs sont assis par terre, c’est presque comme en été. Une famille espagnole monte dans le train, les parents et trois jeunes garçons, deux jumeaux de dix ans et un gamin plus jeune, huit ans peut-être. Ils sont tous très gais et très beaux. Les parents s’assoient l’un en face de l’autre sur deux banquettes, les enfants ensemble sur une autre. Le père ouvre son ordinateur portable, la mère le sien. Faute de mieux, ils les mettent sur leurs genoux et tapent sur le clavier. Lui est peut-être avocat, elle styliste, ou l’inverse ? Ils règlent des affaires sérieuses, concentrés, tête baissée. Les enfants ont chacun une tablette ou un téléphone portable et se plongent dans leur écran en souriant. Ils les échangent, l’un prend la tablette de l’autre et lui donne son portable. Ils jouent à des jeux d’adresse avec de petits gremlins qui descendent en roulant le long de lignes colorées et explosent de temps en temps.
Le voyage dure trois heures. Pas une seule fois parents et enfants n’ont échangé un regard, à peine une parole. Les autres voyageurs, indifférents par principe, finissent par remarquer cette famille étrange, joyeuse et en morceaux, aux yeux braqués sur les écrans.  Étonnement, consternation, haussements d’épaule imperceptibles. Et encore, ils n’ont pas de puce implantée sous la peau. Pas encore.

 

Les mamans et les papas

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Quel sera l’avenir de ces  ados fumeurs croisés sur le quai de la gare d’Avesnes sur Helpe, 15 % de chômeurs, l’industrie textile en berne et rien pour la remplacer ? Première issue après l’école ratée : la maternité à seize ou dix-sept ans pour bon nombre de filles du coin. Les animatrices de la plate-forme d’appui aux décrocheurs, chargées de prendre contact avec les jeunes sortis de l’école sans diplôme, se cassent les dents sur les rayons biberons tétines bavoirs lingettes des supermarchés du coin : elles ont organisé un « stage de relooking » : maquillage, soin de la peau, vêtements, etc. « Les jeunes mamans », comme les appellent les travailleurs sociaux, n’en ont rien à faire, du stage relooking, elles élèvent leurs enfants, touchent le RSA couple avec le “papa” et envisagent à dix-neuf ans d’avoir un deuxième enfant.
Elles ne s’intéressent à rien, disent les animatrices égarées au milieu des tétines et des biberons, mais si, elles s’intéressent à leurs enfants, elles sont des « mamans » et ont arrêté l’école ou l‘apprentissage au premier signe de grossesse. Elles vivent leur destin comme un choix évident, une fonction naturelle, aussi incontestable que celle d’être nées quand leur mère avait seize ans.
Par ici les jeunes ne bougent pas, dit Soraya, animatrice au centre social, qui promène vaillamment son teint bronzé nature et son nom arabe sur cette terre FN, ils ne veulent pas aller à Maubeuge, ils ont peur des Maghrébins. On ne sait pas comment les accrocher, ni à quoi.

Petit homme

Au cours de  mes années dans le Nord, j’ai circulé sur le réseau des trains locaux, loin des TGV qui relient les grandes villes entre elles. Je suis allée dans l’Avesnois, une région rurale,  à l’est  de Valenciennes, limitrophe de la Belgique et des Ardennes. Le voyage de Lille à Avesnes est aussi long que de Lille à Paris, alors que la distance est deux fois moindre. Ces trains sont empruntés par des collégiens et lycéens  qui stationnent en groupe sur le quai des gares. Tranche de vie.

 

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Sur le quai de la gare d’Avesnes-sur-Helpe, des ados très jeunes, tout blonds, attendent le train qui les emmènera vers Aulnoye. Ils fument tous. Un gamin plutôt maigriot aspire les bouffées de sa cigarette en marchant lentement, les bras un peu écartés du corps. Il gonfle les joues quand la fumée entre dans sa bouche et souffle fort pour l’en expulser. Il a une coupe à la mode, les cheveux très courts sur les côtés et plus fournis sur le haut de la tête. Il tapote la cendre de sa cigarette en tendant le bras loin devant lui, de l’air indifférent du type qui a fait ça toute sa vie, genre je fume, c’est mon métier. Il boit un jus de fruits au goulot d’une bouteille en plastique, sans doute de la framboise ou de la grenadine (mais est-ce que les minos d’aujourd’hui boivent de la grenadine ?). Il penche un peu trop la tête en arrière en avalant le liquide et retrousse la lèvre supérieure après avoir fini, comme s’il venait de prendre une rasade de whisky, genre John Wayne dans l’Amazone aux yeux verts. Il en fait des tonnes pour attirer l’attention des filles assises sur un banc, mais elles sont concentrées sur leur discussion avec un autre garçon aussi longiligne que lui. Pas facile de sortir du lot quand on a treize ans…

Tout seul

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Un ours se cache dans la ville,
Accroché à son  poteau
Tronc d’arbre mort
Bloc de béton
Forêt lointaine
Sol délavé
Il a l’air triste et apeuré
Si on l’attrape pas de quartier
Même en peluche il fera peur
Il est tout sale il prend la pluie
Il attend là, qui l’aimera ?

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Pudeur

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Un jour de mars  à Oloron-Sainte-Marie, cimetière communal. Je cherche  la tombe de mes grands-parents et de ma tante. Je croise un homme qui m’aborde. Il porte un béret béarnais,  un grand béret noir à large bord, un pantalon en jean et une veste de toile bleue. J’ai quatre-vingt-trois ans, me dit-il, j’habite à côté, je suis tout seul, ma femme est morte, alors je viens me promener ici. Il a l’accent chantant du pays, la voix un peu rocailleuse. Mon fils est mort à trente-sept ans, me dit-il, sur un chantier à Bordeaux. Il a laissé une femme et deux enfants. L’entreprise nous a annoncé qu’il était mort, il était tombé d’un échafaudage, rien de plus. On a demandé des explications, on  a écrit, rien. C’était mon fils, il avait trente-sept ans. C’est des moments qu’on n’oublie pas, non, on n’oublie pas. Il regarde le sol, les Pyrénées au loin et répète : c’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez.

Ils avaient une maison près de Mourenx, j’y allais pour faire le jardin. Une belle maison un peu isolée. Après, sa femme y allait  avec les enfants, l’été. Maintenant je n’y vais plus,  je suis trop vieux, quatre-vingt-trois ans, il hoche la tête. La maison est fermée, les enfants sont grands, ils vont la vendre, je suis à la retraite depuis longtemps, je viens me promener ici l’après-midi.
Ils ne nous ont pas répondu quand on a écrit, on n’a pas su ce qui s’était passé. C’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez, non, on n’oublie pas.
Le vieux monsieur s’éloigne entre les tombes, son grand béret noir sur la tête, vers le champ près du cimetière où paissent des moutons noirs et blancs avec au loin, les Pyrénées.

Cimetière communal

 

Ils étaient là

Famille Shelk'nam

Famille Selk’nam, début du XXe siècle

Les Yámanas, les Alacalufs, les Haushs et les Selk’nams habitaient la Terre de Feu depuis plus de 6 000 ans. Ils chassaient, pêchaient, cueillaient et tiraient parti de la nature et du climat très rude de cette région. Ils étaient nomades, vivaient quasiment nus en s’enduisant le corps de graisse animale ou se couvraient de peaux de guanaco ou  de renard. Ils construisaient des canoës et chassaient le lion de mer, base de leur alimentation pour ceux qui vivaient près des côtes. L’arrivée des Argentins et des Chiliens sur leur territoire dans les années 1880 fut aussi celle de maladies (rougeole, pneumonie, tuberculose) dont la propagation fut facilitée par les vêtements qu’ils durent porter et les cabanes en dur dans lesquelles on les força à vivre. La recherche de l’or, l’exploitation à grande échelle du lion de mer, l’installation d’estancias de centaines de milliers d’hectares conduisirent à la chasse aux « Indiens », tirés au fusil avec récompenses suivant le nombre d’oreilles, de testicules ou de seins de femme ramenés par les tueurs. Les instigateurs de ces chasses furent couverts d’honneurs par leurs gouvernements respectifs. Les membres des ethnies qui se retrouvèrent dans les communautés salésiennes y moururent en masse des maladies transmises par les envahisseurs et du changement forcé de leur mode de vie. L’alcoolisme, inconnu d’eux jusqu’alors, paracheva le génocide. Certains membres de ces groupes furent exhibés en Europe dans les zoos humains.

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Bahia Lapatala

À l’arrivée des Chiliens et des Argentins, à la fin du XIXsiècle, les peuples originaires de Terre de Feu étaient plusieurs milliers répartis sur toute l’île. Au milieu du XXe siècle, il en restait quelques dizaines. À peine quatre-vingts ans ont suffi pour faire disparaître des populations qui vivaient là depuis des millénaires. Aujourd’hui, des expositions détaillent en Terre de Feu les multiples aspects de la vie des peuples originaires, qui nous en apprennent beaucoup sur la capacité des humains à vivre dans des contextes extrêmes. À ce jour, aucune compensation n’a été donnée aux très rares descendants des Yámanas, Alacalufs, Haushs et Selk’nams dont la disparition par génocide n’est toujours pas reconnue par les États argentin et chilien.

 

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La ruptura

Arche Perito Moreno 3 février 2018

Le Perito Moreno est un énorme glacier de Patagonie, à 2000 km de Buenos Aires. Tous les deux ou quatre ans depuis quelques années, une arche se creuse sous sa base, causée par l’eau qui s’infiltre et finit car provoquer sa chute. Le 3 février dernier, l’arche apparaissait nettement. Elle s’est creusée jusqu’au 11 mars pour s’effondrer dans les eaux  pendant la nuit. Les Argentins appellent cela “la ruptura”. Le réchauffement climatique n’y est pour rien, c’est un phénomène naturel et le Perito Moreno est un des rares glaciers à ne pas reculer. Difficile de détacher les yeux de cette splendeur pas encore  abîmée et ce vers d’une chanson me revient à l’esprit :

“On est bien peu de chose et mon amie la rose me l’a dit ce matin.”

Rupture Perito Moreno mars 2016

La ruptura de mars 2016, survenue en pleine journée.

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Le glacier vu de loin

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