Sans visite

Non, je ne ferai pas le journal de mon confinement…
Les personnes (très) âgées qui vivent en résidence ou en EHPAD (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) ne peuvent plus voir leurs proches et sont souvent confinées dans leur chambre pour être protégées de l’épidémie.
À l’hôpital gériatrique où ma mère passa les dernières années de sa vie, j’avais remarqué que les résidents qui n’avaient pas de visites mouraient beaucoup plus vite que les autres. Ils avaient pourtant quasiment tous perdu la raison et on aurait pu penser qu’ils ne se rendaient pas compte, mais cette corrélation était troublante.
À l’autre bout de la vie, des nouveau-nés s’étiolent de ne pas être embrassés, caressés, appelés. Ils peuvent mourir de solitude et de manque d’amour.
Une épidémie de solitude gagne du terrain parmi les personnes âgées.

Réchauffement

L‘hiver  de 1891 à Paris – Sur la Seine,  le dimanche 18 janvier, entre le pont de la Concorde et le pont  de Garigliano (Glaneur d’Oloron et des Basses-Pyrénées, supplément illustré)
 

Nous sortons d’un hiver très doux…  Pas  de neige ni de verglas à Paris, des températures de printemps en plein mois de février, on cherche la blancheur sur les pentes des montagnes. Le réchauffement est  en marche.
Il y  a 129 ans, il en était autrement …

La pêche

Dans ce matin d’hiver glacé, un homme pêche à la ligne sur un trottoir. Pêche aux sous, sa canne fait un arc de cercle vers le trottoir et le petit gobelet rouge se balance devant les passants. On ne voit que ses yeux qui dépassent de la capuche. Ça a l’air de bien marcher, une petite fille met quelques pièces dans le gobelet rouge. Les touristes doivent trouver ça original, drôle, pittoresque ou triste peut-être. Je lui demande l’autorisation de le photographier et il me dit oui, en me demandant de l’argent, « les gens me prennent en photo mais ne me donnent rien ». « Ça  fait deux ans que je vis dans la rue » dit-il. Je ne lui demande pas d’où il vient ni comment il en est arrivé à vivre dehors. Dans le magasin juste à côté, les femmes se pressent autour des vêtements en solde, ils sont moins chers en janvier.

Grève en décembre

En ce jour de grève générale des transports, j’ai retrouvé un texte que j’avais écrit en décembre 1995, lors de la grève qui avait fait reculer le gouvernement d’Alain Juppé sur la réforme des retraites et de la Sécurité sociale. J’étais à l’époque formatrice et chercheure dans un institut régional de travail social situé en banlieue sud de Paris, assez loin de mon domicile.
Extrait :
« Mobilité, rapidité, ponctualité : les maîtres mots de notre époque se trouvent battus en brèche. Mobilité ? On ne bouge plus. Rapidité ? Les voitures bloquent tous les jours le périphérique, les boulevards extérieurs, les rues, les trottoirs. Ponctualité ? Arriver en retard devient normal. On s’appelle quand on arrive… On verra bien.
Tout était urgent avant la grève. Urgent de faire une formation en décembre, urgent d’intervenir auprès d’animateurs, urgent de boucler un rapport de recherche. Tout a été reporté. L’urgence d’avant a perdu son sens, celle d’aujourd’hui étant dans le transport quotidien, à pied, à vélo, en stop ou en voiture. Pendant ces trois semaines, j’ai eu du temps. Le temps de m’occuper de ma fille, de rêvasser devant la télé, de parler avec mes collègues, de préparer des cours que d’ailleurs je n’ai pas donnés puisque j’étais en grève.
M’est venue l’idée que tout cela est vain, que courir comme nous le faisions il y a encore deux mois ne rime à rien, sinon à aller droit dans le mur. Certains travaillent trop, accumulant les activités, d’autres ne travaillent pas assez ou ne travaillent plus et meurent à petit feu de se sentir inutiles au monde. À quand le partage du travail, hors de ce système où les uns s’épuisent et les autres s’étiolent ?
À force de parler du « déclin de la valeur travail », nos dirigeants ont oublié qu’il y avait des conducteurs dans les trains, des agents de tri dans les centres postaux, des professeurs dans les écoles et des infirmiers dans les hôpitaux. Des gens en somme. »

Vingt-quatre ans après, j’ajouterai : nos dirigeants ont oublié qu’il y avait des pauvres allongés dans les rues des grandes villes et des ronds-points en pleine campagne. Reste que depuis 1995, les uns ont continué à courir et les autres à faire du sur-place. Le travail est toujours aussi mal réparti et la précarité s’est développée. Des gens dorment sous des tentes aux portes de Paris, tout s’est durci et aiguisé, comme le froid qui annonce l’hiver.

Tombes d’amour

Cimetières argentins
Maisonnettes colorées
Tombes d’amour
Photos en médaillon
Angelots tarabiscotés
Coupelles dorées
Breloques et croix
Mots d’amour
Dérisoires effrénés
Entassés parmi les fleurs de toutes les couleurs
Tout pour retenir le défunt envolé
Lui dire qu’on l’aime, qu’on l’a aimé
Devant la tombe un petit banc pour s’arrêter
Parler avec l’au-delà
Ou simplement se reposer.

Le chemin des retrouvailles

https://emila.hypotheses.org/category/comptes-rendus

Voici le lien vers le compte-rendu de la journée du 12 octobre dernier aux Archives nationales de Pierrefitte, organisé par Isabelle Tauzin et Pascal Riviale, dans le cadre du programme de recherche Écritures migrantes latino-américaines (Université  Bordeaux Montaigne), au cours de laquelle j’ai présenté « Le chemin des retrouvailles », à la recherche d’une partie de ma famille émigrée en Argentine il y a très, très longtemps…
Bonne lecture !

La porte de sortie

 

 

Elle s’appelait Christine Renon et elle s’est suicidée le 21 septembre dernier dans l’école maternelle dont elle était la directrice, à Pantin. Dans une lettre, elle parle de sa fatigue, des jeunes enseignants trop peu formés, de la surcharge de travail, des mille tâches dévoratrices  de temps qu’elle devait accomplir quotidiennement.

Des rassemblements ont eu lieu devant son école et le rectorat du 93. Son nom a été entendu dans les médias pendant quelques jours, mais on n’en parle déjà plus. Sa mort aura-t-elle servi à quelque chose ? Voulait-elle que cela soit le cas ?

En pensant à elle, j’ai relu quelques lignes écrites au début de  mon livre « Où va la formation des enseignants ? » : un soir, en cherchant la porte de sortie de L’IUFM * dans les locaux déserts pour aller à la gare d’Arras, je me suis retrouvée enfermée dans une courette intérieure, face à une baie vitrée,  et n’ai dû mon salut qu’à la documentaliste qui se trouvait encore là et m’a guidée vers la rue.

« Les bâtiments parlent, l’espace témoigne, la paroi vitrée qui résonne des coups dans le silence du soir, c’est celle à laquelle nous nous sommes heurtés, étudiants, formateurs, personnels, pendant ces années 2010-2013 : la formation des professeurs se meurt, les ministres mentent, les médias s’affligent, personne ne nous entend.
Ce soir-là, j’ai trouvé la sortie grâce à une main tendue. Je ne suis pas sûre que tous aient eu la même chance, pendant cette période. »

Christine Renon a poussé la porte vers la plus définitive des sorties. Sa  manière à elle de dire les choses.

*Institut universitaire de formation des maîtres

 

Le basilic de Buenos Aires

Ce soir, Huesca est tout près de Buenos Aires.

Le cercle des Aragonais fête la  San Lorenzo. Descendants d’Aragonais émigrés en Argentine, ils parlent des rues des villages de leurs antepasados comme s’ils y avaient grandi et échangent des nouvelles du pays.
Sur les tables, des pots de basilic, la plante de Huesca,  sur scène des jotas chantées et dansées.

Échame madre, échame un ramico de albahaca
De esta maceta que tienes en el balcón
Fresca como el roció, albahaca perfumada,
Un beso que Huesca y tú me dais con amor.

Lance ma mère, lance-moi une branche de basilic
De ce pot sur ton balcon
Frais comme la rosée, basilic parfumé
Huesca et toi, un baiser de votre amour.

L’émigration c’est ça : on aime toujours quelque chose d’ailleurs, on est d’ici et de là-bas.
Si les liens entre l’Europe et l’Amérique se matérialisaient au-dessus de l’océan, cela ferait un immense voile d’une rive à l’autre, tissé de fils impalpables et mouvants  qui laissent passer la lumière et se reflètent sur les flots.





Au bout du chemin

Au bout du chemin, Ignacio apercevait le clocher de l’église et le toit des maisons de son village au creux du vallon. À l’époque où il y vivait avec sa famille, les rues étaient encaissées, les maisons serrées les unes contre les autres. De hautes cheminées cylindriques (tronconiques) dominaient les toits comme dans tout le Haut-Aragon. Depuis on a ouvert des places, dégagé des espaces, pavé les rues, installé des lampadaires.

Beaucoup de gens ont dans le cœur un village où ont vécu leurs antepasados, dans leur pays ou dans un autre. Un village spécial, qui ne ressemble à aucun autre, où les murs, les toits des maisons, la fontaine sur la place, le lieu où l’on prie, les champs autour leur content mille choses du passé, où la puissance des pierres contracte le temps et rend leur jeunesse à ceux qui y vécurent avant eux. Un village où ils reviennent chercher la douceur du berceau originel, quelque chose des ancêtres disparus, une familiarité avec les lieux comme nulle part ailleurs.

Urdués a existé dans mon imagination bien avant que nous marchions dans ses petites rues avec deux dames qui sont peut-être nos lointaines cousines. C’est mon village spécial, il ne ressemble à aucun autre, il n’est extraordinaire que pour moi. Il a été le point de départ d’un long chemin qui se poursuit encore à des milliers de kilomètres de là, il est aussi le point de retour, le lieu des retrouvailles. Aujourd’hui, à notre arrivée, ils étaient là, Ignacio, Teresa et les autres, ils nous faisaient signe en bas de la dernière descente, nous accompagnaient dans les petites rues. En partant je les emmène avec moi, ils sont avec moi, je suis avec eux.

¡Hasta siempre abuelitos!

Passage

 

Le col de Pau est à presque 2 000 m d’altitude. C’est un passage du Béarn à l’Aragon, et aussi vers Saint-Jacques-de-Compostelle, pas le plus fréquenté car il y en a de plus faciles. La montée est longue sur un sentier en lacets et la descente vers la vallée l’est aussi, sans beaucoup d’ombre. À l’époque où mon arrière-grand-père l’empruntait, il y avait un poste de douane. Un habitant d’Urdués nous a raconté que les douaniers montaient à cheval très haut vers le col et les contrebandiers se déplaçaient sans aucune lumière, pour les éviter. Ils faisaient la contrebande d’allumettes, de tissus, de plaques de fer, à dos d’homme ou de mulet. Au col de Pau, le vent souffle fort sur les étendues d’herbe et de pierre qui descendent vers la vallée d’Echo. Juste avant d’arriver au col, un homme pousse des cochons sur le sentier. Ils passeront l’été là-haut et seront nourris avec le colostrum des brebis sur l’estive.

En descendant vers la forêt d’Oza, un isard nous a observés longtemps, sa fine silhouette se découpait sur le ciel, sentinelle immobile.

 

 

 

 

 

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