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Maryse Esterle
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l’écriture comme un voyage

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Rumeur

Gianluca de Pixabay

Cahier de classe d’une petite fille qui me ressemble, année 1958-1959, CE1, classe de 10e. Exercices d’écriture, dictées, calcul, conjugaisons, vocabulaire et  maximes de morale, écrites en tête de chaque journée. La plupart nous incitent à être de gentilles petites filles obéissantes, attentives et serviables : Je consolerai mes camarades qui ont du chagrin, J’aiderai les faibles, L‘élève assidu ne manque qu’avec de bons motifs. Quelquefois les maximes sont au masculin, car elles valent pour les garçons et les filles.
Celle-là aussi d’ailleurs :

Mardi 26 mai 1959
Le calomniateur est un menteur et un méchant, puisqu’il ment en cherchant à faire du mal.

Roger Salengro a donné son nom à maints boulevards, rues et avenues. Il fut maire de Lille, député socialiste, puis ministre de l’intérieur du gouvernement de Léon Blum en 1936. Des rumeurs propagées par l’extrême droite se répandirent  à son propos dès les années 1920, la plus grave étant qu’il aurait déserté pendant la Première Guerre mondiale (accusation lavée par un rapport de l’armée). Le soutien du Parlement et les dénégations répétées de Roger Salengro n’y firent rien. Des journaux d’opposition continuèrent à répandre le doute, le caricaturant, détruisant sa réputation.
Épuisé et déprimé, Roger Salengro se suicida en novembre 1936. Un million de personnes assistèrent à son enterrement et Léon Blum rendit hommage à « un socialiste populaire, modeste et têtu, à l’image des héros de cet âge d’or de la gauche ».

C’était un peu tard.

Au début du XXe siècle, un sociologue américain, William Isaac Thomas, écrivit un théorème dont on parle encore en sociologie : Quand les hommes définissent les situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences.
En langage courant : il suffit d’y croire pour que ça passe, et que ça casse.
William Isaac Thomas en savait quelque chose, lui qui fut expulsé de l’université de Chicago car on l’aurait trouvé dans les bras de la femme d’un militaire. Flagrant délit d’adultère. Il ne retrouva jamais son poste et finit sa carrière à New York.

Une morale d’acier enserrait toute la société, hommes et femmes, produit du puritanisme et d’une conception unilatérale des bonnes mœurs.

Aujourd’hui, les curseurs de la morale, cette « définition de la situation la plus communément acceptée » selon W. I. Thomas, se sont déplacés, mais le principe reste le même, les procédés aussi. Les réseaux sociaux ont remplacé la presse écrite, les condamnations ont gagné en rapidité, la rumeur en efficacité. Même démentie, il en restera toujours quelque chose. Celui qui en est victime se débat comme une mouche prise dans une toile d’araignée, puis il finit par ne plus bouger si personne ne vient le délivrer.

Les maximes désuètes de mon enfance grincent comme des poulies rouillées dans le silence du passé :
Je consolerai mes camarades qui ont du chagrin…
Le calomniateur est un menteur et un méchant…

On disait aussi : Il faut tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.
Autrement dit : réfléchissez avant de vous exprimer, mesurez les conséquences de vos propos.

Finalement, elles ne sont pas si démodées, ces maximes. On pourrait les afficher à l’entrée de l’Assemblée nationale. 

4 réponses
  1. Heydemann dit :
    15 octobre 2022 à 14 h 47 min

    Merci, Maryse, ton article est pertinent et j’aime ton évocation de nos années de petites filles au milieu du 20e siècle qui m’apporte un peu de nostalgie … celle d’être jeune et innocente, pas celle d’un temps où les femmes étaient davantage brimées que maintenant !

    • Maryse Esterle dit :
      2 novembre 2022 à 15 h 33 min

      C’est vrai Marie-Claude, les filles sages vont au paradis, les autres vont où elle veulent !
      On trouvait quand même à s’amuser dans cet autre monde de notre enfance, et nous n’étions pas toutes si sages…

  2. BERNARD LASCAR dit :
    17 octobre 2022 à 8 h 30 min

    Moi je me rappelle de cette citation de Beaumarchais apprise à l’école :
    « La calomnie, monsieur ! Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés ».

    • Maryse Esterle dit :
      2 novembre 2022 à 15 h 37 min

      Merci pour cette belle citation Bernard, toujours actuelle !

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