Déconnexion

Photo Miki Fots

Une piste dans les Picos de Europa en Espagne, ainsi nommés car ils étaient les premières montagnes que les navigateurs apercevaient en atteignant l’Europe.

J’y suis venue en vacances avec un groupe d’une trentaine de randonneurs catalans. Depuis le refuge d’Ávila où nous avons passé deux nuits, nous descendons les huit kilomètres de piste vers la vallée. Je me sens en forme, la pente est douce. Nous croisons des vautours au repos, des chevaux, des vaches ocre et noires. À mi-chemin, nous prenons une joviale photo de groupe et continuons notre descente. Je marche seule mais j’entends  les voix des derniers de la file et devant, trois femmes et un homme marchent à quelques dizaines de mètres. J’aime bien avancer à mon rythme, rassurée par la proximité du groupe. Mon esprit divague entre les lacets du chemin, vers les arbres et les pics majestueux qui les surplombent.

La pente est nettement plus raide maintenant, et je dois me retenir avec mes bâtons pour continuer la descente. Les muscles de mes cuisses commencent à me faire mal. Mes jambes tremblent, mes chaussures sont lestées de plomb. Devant moi, les quatre randonneurs bavardent. J’aimerais bien qu’ils se retournent, me fassent un signe, m’attendent. Mais non, ils continuent tranquillement. Je titube un peu sur la route, trébuche et réussis à maintenir ma direction. Elle est longue cette descente. Combien reste-t-il, cinq cents mètres, un kilomètre ? Je devrais enlever mon coupe-vent, j’ai chaud.

Mes jambes fléchissent, mes genoux avancent par à-coups mécaniques. La nature autour de moi résonne d’échos ouatés. Je pourrais m’asseoir, là, sur ce talus, et attendre les randonneurs qui ferment le groupe. Ils m‘aideraient sûrement. Oui, je pourrais faire ça, ou alors appeler le petit groupe devant moi. Je pourrais.

Les quatre marcheurs s’arrêtent et je les rejoins enfin. Ils se retournent : Hola Maryse, ¿como estás?* Je leur réponds par un hochement de tête négatif. J’espère qu’ils vont me comprendre mais leur regard a déjà chaviré. ¿Maryse, qué, estás mareada ? İPero si le tiemblan las piernas! En effet, mes jambes tremblent du haut en bas et je crois mes bras aussi, mais je n’en suis pas sûre. Tere et  Antònia me prennent chacune par un bras.  Antònia a un visage rond, maternel. Tere est plus mince, les cheveux blonds retombant sur les épaules. La cinquantaine, aussi efficaces l’une que l’autre. Elles m’enlèvent le coupe-vent sans cesser de me regarder dans les yeux. Je les trouve très prévenantes, vraiment. Elles font des commentaires entre elles et avec Bartolo, le seul homme du groupe, sur ma pâleur et mon teint cireux. ¿Porque no llamaste ? İHay que llamar! No te preocupes, estamos acostumbradas, que somos cuidadoras de yayas! Cette comparaison se voulant rassurante avec des vieilles dames à moitié impotentes me ferait sourire, si je pouvais. Mais je dois ressembler un peu à ça, me souffle une pensée fugace. On ne se voit jamais aussi vieux qu’on ne l’est.

Les derniers marcheurs du groupe nous rejoignent. Des exclamations en castillan et en catalan se croisent autour de moi. Quelqu’un prend mon pouls, une belle femme aux cheveux roux dont je ne me souviens plus du nom, Pilar, Montse ? Le pouls est normal dit-elle en français ou en catalan, je ne sais plus. Je sens de l’eau sur ma nuque, mes poignets. Tu veux t’allonger, t’asseoir ? M’allonger non, m’asseoir oui. On me choisit une pierre bien plate au bord du chemin. Je m’assieds dessus en contemplant le sol à mes pieds. Mes jambes tremblent un peu moins. Un marcheur me donne de la confiture dans une petite barquette. Mange, c’est pour le sucre. D’accord. Je mange.

Quelqu’un a pris mon coupe-vent, un autre mon sac, une troisième mes bâtons de marche. Tout le groupe s’est arrêté pour moi, ça me gêne un peu mais bon. Ils vont m’engueuler si je leur dis d’avancer. Tu peux te relever ? Oui ? Si, puedo.

Nous reprenons la descente. Je suis arrimée à Tere et Antònia, une de chaque côté, toutes trois moyennement optimistes sur la suite de la randonnée. Un taxi providentiel arrive, chargé de bagages. Quelqu’un l’arrête, explique qu’une señora ne se sent pas bien, vous pouvez la prendre ?

On me rend mes affaires, je remercie mes sauveurs. Tere me dit : İPero hay que llamar Maryse, a eso somos un grupo! J’acquiesce poliment. Oui, j’aurais dû appeler.  Je me hisse sur le siège du passager. Le conducteur, un jeune homme brun, semble craindre que je ne m’écroule tête la première sur le tableau de bord, mais il me sourit bravement ¿Está mejor? Oui, ça va mieux.

Deux kilomètres quand même pour arriver au village. Les couleurs me reviennent grâce à un café et une galleta, et avec elles la parole. Paqui, la guide, me dit en riant : Tu as trouvé le bon truc pour finir en taxi, hein ? Je ris avec elle. C’est vrai, je suis la reine du stratagème.

Elle a raison, Tere. J’aurais dû appeler au secours. J’aurais dû.

*Traduction des passages en espagnol, dans l’ordre :
Salut Maryse, ça va ?
Maryse, qu’est-ce qu’il y a, tu ne te sens pas bien ? Mais elle a les jambes qui tremblent !
Pourquoi tu n’as pas appelé, il faut appeler !
Ne t’inquiète pas, on a l’habitude, on s’occupe de petites mémés !
Oui, je peux.
Mais il faut appeler, Maryse, ça sert à ça un groupe !
Vous allez mieux ?
Un gâteau sec.

13 réponses
  1. Pascal Chastin dit :

    Merci Maryse pour ton beau témoignage d’une grande humilité. Eh oui, toutes ces fois où l’on aurait dû faire quelque chose qu’on n’a pas osé faire « pour ne pas déranger »! Et pourtant, en général, quand on ose avouer sa faiblesse, c’est là que les masques tombent et que les vraies relations humaines se tissent. Merci Maryse ! Et la prochaine fois, n’oublie pas de glisser un aliment bien sucré dans ton sac à dos…

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    • Maryse Esterle dit :

      Bonjour Pascal,
      En fait, ce fut une expérience troublante : mon corps multipliait les messages pour m’avertir qu’il fallait arrêter, mais mon cerveau ne suivait pas. J’étais dans un non-lieu de la pensée, alors que d’habitude je demande facilement de l’aide si j’ai un problème.
      Et je l’avais, ma réserve sucrée dans le sac à dos, avec des fruits secs et de l’eau, mais impossible de les atteindre ! L’expression « marcher à côté de ses pompes » est parfaitement adaptée à cette situation.

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  2. Marissi Vakverde dit :

    Sí, a veces es un poco pesadito ir con un grupo tan grande pero tienes la ventaja de encontrar siempre gente cerca. Y entre unos y otros, cada uno a su manera, echa una mano.
    Valiente, Maryse!
    Yo cogí el teleférico, mis rodillas están más yayas que las tuyas.
    Un abrazo enorme y hasta la próxima en l’Ariège!!!!

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    • Maryse Esterle dit :

      Traduction (ME) :
      Oui, quelquefois c’est un petit peu lourd, un groupe aussi important, mais ça a l’avantage de toujours avoir des gens pas loin. Et chacun à sa manière apporte son aide.
      Quel courage, Maryse !
      Moi j’ai pris le téléphérique ce jour-là, mes genoux sont plus « mémés » que les tiens.
      Je t’embrasse très fort, et à la prochaine en Ariège !

      Sí, fueron fantásticos todos, una ayuda increible! A eso sirve un grupo, como lo dice Tere!
      Trad : Oui,ils ont été fantastiques, ça sert à ça un groupe, comme le dit Tere !

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  3. Jesús Ribera Saldaña dit :

    Maryse,un escrito muy real de la vida. Como dice la Marissi una aventura nueva en nuestra vida. Mientras iba leyendo parecia que estaba allí, a ver sí nos vemos más. Un abrazo muy fuerte y muchos besos.
    Nos vemos.

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    • Maryse Esterle dit :

      Traduction (ME)
      Maryse, un écrit très réaliste. Comme le dit Marissi, une nouvelle aventure dans notre vie. Pendant que le lisais j’avais l’impression d’être là-bas, J’espère qu’on va se revoir. Je t’embrasse bien fort.
      À bientôt,

      Gracias Jesús, hasta pronto ! Merci Jesús, à bientôt !

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  4. AUMONT Isabelle dit :

    Merci Maryse pour ce témoignage empreint d’une grande humilité. Tous ces symptômes un peu affolants ne t’ont pas trop inquiétée et par discrétion, tu n’as pas voulu déranger le groupe ou passer pour une chochotte. Mais l’esprit randonnée, c’est la solidarité, l’entraide et personne n’est à l’abri d’une petite défaillance. Bravo !

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  5. Alexandre CAZERES dit :

    Salut Maryse. L’expérience t’a coûté un peu manifestement, même que ce soit la bienveillance dont tu as bénéficié que tu retiennes. Ce qui n’étonnera pas tes proches. Pour ma part c’est surtout l’absence de référence à la température exceptionnelle que nous avons connue, qui me surprend ! En tout cas les photos que tu rapportes témoignent de l’enfer des pierrailles… que tu as peut-être apprécié, le temps de ta pleine conscience. Restent maintenant les souvenirs et les prudences à venir ! Dommage qu’il faille en passer par là ! En tout cas je t’espère bien remise et en pleine forme. Amitiés

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