Au cours de  mes années dans le Nord, j’ai circulé sur le réseau des trains locaux, loin des TGV qui relient les grandes villes entre elles. Je suis allée dans l’Avesnois, une région rurale,  à l’est  de Valenciennes, limitrophe de la Belgique et des Ardennes. Le voyage de Lille à Avesnes est aussi long que de Lille à Paris, alors que la distance est deux fois moindre. Ces trains sont empruntés par des collégiens et lycéens  qui stationnent en groupe sur le quai des gares. Tranche de vie.

 

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Sur le quai de la gare d’Avesnes-sur-Helpe, des ados très jeunes, tout blonds, attendent le train qui les emmènera vers Aulnoye. Ils fument tous. Un gamin plutôt maigriot aspire les bouffées de sa cigarette en marchant lentement, les bras un peu écartés du corps. Il gonfle les joues quand la fumée entre dans sa bouche et souffle fort pour l’en expulser. Il a une coupe à la mode, les cheveux très courts sur les côtés et plus fournis sur le haut de la tête. Il tapote la cendre de sa cigarette en tendant le bras loin devant lui, de l’air indifférent du type qui a fait ça toute sa vie, genre je fume, c’est mon métier. Il boit un jus de fruits au goulot d’une bouteille en plastique, sans doute de la framboise ou de la grenadine (mais est-ce que les minos d’aujourd’hui boivent de la grenadine ?). Il penche un peu trop la tête en arrière en avalant le liquide et retrousse la lèvre supérieure après avoir fini, comme s’il venait de prendre une rasade de whisky, genre John Wayne dans l’Amazone aux yeux verts. Il en fait des tonnes pour attirer l’attention des filles assises sur un banc, mais elles sont concentrées sur leur discussion avec un autre garçon aussi longiligne que lui. Pas facile de sortir du lot quand on a treize ans…

géo.fr

Un jour de mars  à Oloron-Sainte-Marie, cimetière communal. Je cherche  la tombe de mes grands-parents et de ma tante. Je croise un homme qui m’aborde. Il porte un béret béarnais,  un grand béret noir à large bord, un pantalon en jean et une veste de toile bleue. J’ai quatre-vingt-trois ans, me dit-il, j’habite à côté, je suis tout seul, ma femme est morte, alors je viens me promener ici. Il a l’accent chantant du pays, la voix un peu rocailleuse. Mon fils est mort à trente-sept ans, me dit-il, sur un chantier à Bordeaux. Il a laissé une femme et deux enfants. L’entreprise nous a annoncé qu’il était mort, il était tombé d’un échafaudage, rien de plus. On a demandé des explications, on  a écrit, rien. C’était mon fils, il avait trente-sept ans. C’est des moments qu’on n’oublie pas, non, on n’oublie pas. Il regarde le sol, les Pyrénées au loin et répète : c’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez.

Ils avaient une maison près de Mourenx, j’y allais pour faire le jardin. Une belle maison un peu isolée. Après, sa femme y allait  avec les enfants, l’été. Maintenant je n’y vais plus,  je suis trop vieux, quatre-vingt-trois ans, il hoche la tête. La maison est fermée, les enfants sont grands, ils vont la vendre, je suis à la retraite depuis longtemps, je viens me promener ici l’après-midi.
Ils ne nous ont pas répondu quand on a écrit, on n’a pas su ce qui s’était passé. C’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez, non, on n’oublie pas.
Le vieux monsieur s’éloigne entre les tombes, son grand béret noir sur la tête, vers le champ près du cimetière où paissent des moutons noirs et blancs avec au loin, les Pyrénées.

Cimetière communal

 

Arche Perito Moreno 3 février 2018

Le Perito Moreno est un énorme glacier de Patagonie, à 2000 km de Buenos Aires. Tous les deux ou quatre ans depuis quelques années, une arche se creuse sous sa base, causée par l’eau qui s’infiltre et finit car provoquer sa chute. Le 3 février dernier, l’arche apparaissait nettement. Elle s’est creusée jusqu’au 11 mars pour s’effondrer dans les eaux  pendant la nuit. Les Argentins appellent cela « la ruptura ». Le réchauffement climatique n’y est pour rien, c’est un phénomène naturel et le Perito Moreno est un des rares glaciers à ne pas reculer. Difficile de détacher les yeux de cette splendeur pas encore  abîmée et ce vers d’une chanson me revient à l’esprit :

« On est bien peu de chose et mon amie la rose me l’a dit ce matin. »

Rupture Perito Moreno mars 2016

La ruptura de mars 2016, survenue en pleine journée.

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Le glacier vu de loin

Pingouin

Sur l’île Martillo, au large de la Terre de Feu, le roi des manchots se dandine  avec sa petite casquette et sa collerette orangées au milieu des  manchots gris. Il est le clou de l’excursion à l’île Martillo sur le canal de Beagle, et on peut se demander qui regarde l’autre quand on voit les touristes prendre des photos. On peut se demander aussi ce qu’il fait là  ce manchot royal tout seul au milieu des manchots de Magellan  qui couvent leurs œufs et que tout le monde ici appelle « los pingüinos ». Il a l’air un peu arrogant comme ça mais il est peut-être triste d’être le seul de son espèce, peut-être que les manchots gris lui battent froid, c’est pas facile d’être minoritaire. Mais dans tous les cas, manchot royal ou manchots de Magellan, ils ont une sacrée patience car ils voient des touristes tous les jours et  ne s’énervent jamais.

 

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Huit heures du soir. L’avion vole au-dessus de l’océan, il a dépassé le Brésil. Moment entre deux continents, ici ailleurs, passé présent. Nous sommes français, argentins, russes, américains. Personne ne peut s’échapper de ce navire volant (le chef de cabine nous a parlé de croisière) et nous formons une communauté éphémère où la bagarre est impossible et les sourires sans engagement. Les lumières sont éteintes et les passagers somnolent devant leurs écrans. Il y a des friandises partout par petites bouchées salées ou sucrées, des mini-bouteilles de yaourt liquide, il ne manque plus que les biberons pour glisser dans le monde ouaté de la petite enfance, dans la pénombre amniotique de ce vaisseau au ronronnement de géant. Debout à l‘arrière de l’avion, deux Argentins se parlent dans leur douce langue chantante. Un homme regarde le vide, opaque au sourire de sa compagne. Une femme étire son dos et son cou, les stewards et les hôtesses sont d’une prévenance bleu foncé comme leur uniforme.
Les gazouillis des bébés se mêlent au bruit du moteur, nous sommes dans la matrice du ciel.

 

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Chat mystère à San Telmo, Buenos Aires

Chanteuse en majesté et danseurs inspirés au café Tortoni, un soir d’été à Buenos Aires.

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Quand ma mère est venue au monde, il y a un siècle, elle s’appela Marie Puyou, c’est-à-dire qu’elle porta le prénom que ses parents lui avaient donné et le nom de son père. C’était le cas de tous les enfants de parents mariés à l’époque. Puis elle se maria à son tour et même si légalement elle s’appelait toujours Mademoiselle Marie Puyou, elle devint Madame Fernand Esterle pour ses amis, ses collègues, son employeur et nombre d’administrations. Et comme elle, en se mariant, des millions de femmes perdaient leur prénom d’origine et prenaient celui de Raoul, Gaston, François ou Paul. Leur identité était littéralement effacée par un usage qu’aucune loi ne vint confirmer mais qui s’imposait comme une évidence. La plupart des  intéressées en étaient  fières et les jeunes filles s’exerçaient à signer du nom de leur futur époux ou de celui avec qui elles convoitaient un mariage.

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En route vers l’IUFM, janvier 2013,  tôt.

Ce matin j’étrenne une nouvelle sacoche, légère comme une plume, plus maniable que la précédente. À chaque départ,  mes premiers pas annoncent la journée : serai-je en forme aujourd’hui, ou la fatigue pesante alourdit-elle déjà le trajet ? Comme dans une sévillane où les notes préliminaires indiquent le tempo : c’est une rapide ou une lente, et les danseurs  ajustent le rythme de leur mouvement à celui de la musique. À l’heure qu’il est, c’est plutôt lent.

Sur le chemin qui descend vers le métro,  deux hommes commencent à décharger un camion, une jeune femme pressée me double, son sac à bandoulière à l’épaule, un jeune homme marche devant moi, les mains dans les poches d’un méchant petit blouson, les épaules rentrées, les volutes de fumée de sa cigarette serpentant autour de son col relevé. J’étrenne une belle polaire beige mais j’ai très froid aux joues et au menton.

Un peu plus de monde à l’approche du métro, des gens promènent leur chien, les commerçants installent leur étalage sur le marché de la place de l’Église. Le trafic est déjà dense sur l’avenue Jean Lolive, cette grande veine qui relie Paris à la Seine-Saint-Denis : Bobigny, Bondy, Rosny… le 93 profond, celui des cités qui font peur. Moi j’habite le 9-3 tranquille, tout près de Paris, inconnu des médias, sans histoire.

La ville m’entraîne, comme si j’étais portée par tous ces gens qui avancent vers le métro, reliés les uns aux autres en cohorte. Sirène d’une voiture de pompiers, ils déboulent avec leur voiture rouge. Il y a encore des lumières de Noël accrochées aux lampadaires.