
Elle a vingt ans en face de moi. J’en ai soixante et lui souris. Elle écoute une musique qui ne déborde pas des écouteurs installés dans ses oreilles. Lèvres pulpeuses, joues de pêche, la peau n’a pas encore pris assez de claques, de griffures ou de morsures pour que la vie se voie dessus.
Un voyageur dans l’autre carré la regarde comme le loup qui boufferait la bergère, j’en ferais bien mon quatre-heures mon dîner ou un en-cas à minuit de cette jeune beauté châtain clair au visage rond si féminin. Elle a vu le regard et le renvoie en sourcil levé vers moi, gonflé non, vous ne trouvez pas ?
Oui lui répond mon sourire sur sa bouche, il est gonflé mais il n’approchera pas, je suis là.
Tout bonheur a une fin. À la station Belleville, elle se lève et s’en va sur un dernier sourire. Moi je reste car je descends à Mairie des Lilas. La vie, ça tient à quelques stations de métro parfois.
Dans l’encoignure entre le siège et la paroi du wagon, un éclair de soie orange : une boucle d’oreille en plume, des petites perles blanches accrochées près de l’attache. Elle a gardé l’autre et oublié celle-ci vers ma main, en caresse veloutée déjà embellie par le souvenir qui commence.




Entre Laumière et Jaurès, une jeune fille de seize ou dix-sept ans dit à une autre, Moi je m’invente des besoins. Je me dis J’ai froid et je n’ai qu’un gilet, alors il faut que je m’en achète un autre, ça me fait un besoin, un truc à acheter. Elles rient toutes les deux.


