Les yeux de Colette

Au musée de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le beau regard de Colette nous parle depuis la nuit de son temps, comme un passé qui nous questionne : qu’allez-vous faire de cette année qui commence ?

Parfois les mots nous manquent. Restent le regard, les images, les sourires, les saluts, les soupirs, les haussements d’épaule et puis les mots reviennent, précis, discrets, choisis.

Les mots auraient-ils manqué à Colette aussi, ou aurait-elle trouvé quoi dire aujourd’hui, elle qui traversa la grippe espagnole et deux guerres mondiales, mourut à l’orée de celle d’Algérie et passa la fin de sa vie immobilisée chez elle par l’arthrite et l’arthrose ?

Colette disait : il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne.

Avec les yeux de tout le monde elle regardait comme personne.

Ce regard profond célébra les fleurs, les plantes, la vie, les chats, l’amour, décrivit une broderie « de roses riches, un peu lourdes, bien en chair, d’une ressemblance minutieuse… Les roses que je froisse baignent dans une brume légère, dans un air tremblant de chaleur, et je songe aux miraculeuses machines dont le doigt d’acier, posant ici un reflet de nacre, ici une goutte de lumière, ici le vert miroir d’une feuille mouillée, ne se trompe jamais… ».*

Le regard de Colette est un silence en musique, elle qui maniait les mots avec dextérité, tendresse, respect, qui savait magnifier la nature dans la ville, les tissus, les reflets, les effleurements du réel.

Sur le mur de l’escalier du musée Colette, ces regards d’elle, jeune, moins jeune, adulte, plus adulte encore, vieille enfin. Un regard pénétrant tout au long de sa vie, jamais rieur, direct et sérieux, puissant enfin dans ses derniers éclats.

*Le voyage égoïste, 1922.

 

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8 réponses
  1. carton dit :

    À la mort de Colette, Louis Aragon lui fit un bel éloge publié dans le tome XII de l’œuvre poétique, page 51
    Madame Colette – Poème de Louis Aragon

    On a des phrases qui vous hantent
    Machinales
    Et que l’on dit à tout bout de champ n’importe où
    On vieillit
    C’est un peu comme un tic une toux
    On dit
    Comment ça va
    Pas mal et vous
    Pas mal
    On dit
    Mon
    Dieu Ça ne veut rien dire du tout

    Mon
    Dieu faites mon
    Dieu que je meure en silence

    Je ne crois pas en vous
    Pourtant si vous étiez

    Et de qui donc prier au plus cette pitié
    Qu’on se taise sur moi quand l’ombre à ma semblance
    Aura vu se fermer les branches du sentier

    J’écoutais à l’instant parler pour une morte
    On l’aimait
    Elle était touchante comme un chant
    Et ceux-là qui tâchaient aussi d’être touchants
    Faisaient à cette tombe ouverte un bruit de porte
    Importun et pourtant tellement pas méchant

    Ah j’imagine comme à l’entendre confuse
    Ou le feignant peut-être elle leur eût paru
    L’écolière qu’effarouchait un mot trop cru
    Refusant de l’épaule un compliment par ruse
    Pour fuir la fausseté des hommes par les rues

    Vous avez bien souffert
    Madame mais personne
    Aujourd’hui n’aura dit ce lent apaisement
    Et que vos yeux ont vu tomber tout doucement
    Le voile du bonheur muet enfin que donne
    Cette nuit éternelle où personne ne ment

    Quand c’était trop affreux vous regardiez les arbres
    Ils ont aussi des nœuds à leur tronc comme nous
    Nous parfois
    Le soleil s’approche et nous dénoue
    Tout ce qu’on lui disait la laissait bien de marbre
    Auprès de la cheville atroce et du genou

    Elle faisait semblant cette femme sensible
    On ne sait trop de quoi mais en tout cas semblant
    J’étais allant la voir toujours
    Renaud tremblant
    Aux parterres d’Armide où marcher n’est possible
    Sans lever à ses pas les passereaux d’antan

    C’était qu’elle devait plus ou moins se défendre
    Autour d’elle opposant comme un chat familier
    Quelque ancien souvenir à ce que vous alliez
    Dire ou faire peut-être et qu’il faudrait entendre
    Faute de fuir sur la rampe de l’escalier

    Armide et son bonheur abandonnant l’Oronte
    Que les soldats du
    Christ y meurent donc sans eux
    Ont gagné ce rivage aussi bleu que les cieux
    Où les enchantements neige et soleil affrontent
    Où l’on vit sans armure un printemps merveilleux

    Armide et son bonheur ignorent la croisade
    Ignorent l’homme en proie à des difficultés
    Tout leur art n’est qu’amour à ces bords enchantés
    Retourne si tu veux par la mer de
    Grenade

    À
    Carthage ou
    Damiette
    Eux vont ici rester
    Armide est ce détour volontaire
    L’exil

    En plein cœur
    Une soif ardente au lac lointain
    Cette consomption des plaisirs mal éteints
    Cet émerveillement égoïste des îles
    Dont la mer d’émeraude entoure les matins

    Cette île
    Fortunée était bien la dernière
    Qu’un désir souverain berçât de ses accents
    Les fleurs et les parfums y paraissaient puissants
    Comme aux primes lueurs des aubes printanières

    Quand tout avait le trouble et la chaleur du sang

    Où le jour de naguère uniquement pénètre
    Où la pierre et le ciel à ses rêves se plient
    Armide des douleurs je la vois sur ce lit
    Magicienne imaginaire à sa fenêtre
    Mélange singulier de mémoire et d’oubli

    Elle semblait parmi ses livres couleur
    Parme
    Telle qu’elle a voulu que le monde la vît
    Mettant le nom de la violette à la vie
    Comme un songe embaumé prisonnière d’un charme
    Étrangère à l’histoire et par tout asservie

    Lorsque je l’ai connue elle avait l’air d’un faune
    Encore il m’en souvient au
    Boulevard
    Suchet 11 en restait sa voix de syrinx où perchait
    Avec toutes les variations d’un
    Beaune
    Le roulement des r comme un vin dans le chai

    L’avenir qu’il y puise
    Et dans son héritage
    Décompte les raisins comme il faut grain à grain
    Décante du tanin ce soleil souterrain
    Dépouille l’amertume et prenne en son partage
    Ces doux regards qu’à l’ombre accorde un romarin

    Elle n’avait choisi ni le temps ni le monde
    Qui lui furent donnés pour croître et pour aimer
    Et non plus le rosier le brasier allumé
    N’ont choisi le bois mort ou cette terre immonde
    Pour la flamme et la fleur l’épine et la fumée

    Armide chère
    Armide
    Armide trop humaine
    Les jours d’après la pluie en elle trouveront
    Le plaisir d’oublier une ride à son front
    Comme les sous tintant au bout de la semaine
    À la fin de l’hiver la tiédeur des
    marrons

    Ces derniers temps tout n’était plus que silhouette
    Estompement du mal et que fatigue au fond
    Je me souviens de cette générale où l’on
    Montra l’intimité de
    Madame
    Colette
    Sur les petits écrans de la télévision

    Qu’est-ce que c’est que ces lumières d’acrobates
    Ces lampes d’Aladin cette sorcellerie
    D’abord on entendait â peine et puis ça crie
    Du moins était-il seul au château des
    Carpathes
    Cet étrange héros dont
    Jules
    Verne écrit

    Rongeant au creux des rnonts un amour sans pâture
    Pour une femme absente avec ses bras abstraits
    Et cette voix trop belle et ce mouvant portrait
    Du moins était-il seul assis à sa torture
    Et ce n’était que lui-même qu’il torturait

    Jeunesse ma jeunesse est-ce donc ton image
    On survit longuement à l’avril des baisers
    Déjà midi s’étonne et cherche la rosée
    Même un beau crépuscule est encore un dommage
    Le cœur qui se souvient n’est jamais apaisé

    Jeunesse ma jeunesse il n’est plus de dimanches
    Si tu t’en es allée en changeant mes cheveux
    Jeunesse ma jeunesse assise à tous les feux
    Où donc est le tapis vert et bleu des pervenches
    Où sont les champs fleuris où tu disais je veux

    Laisse là tes regrets vieil homme et ta jeunesse
    Dimanche ou pas impatients dès le lundi
    D’autres adolescents ouvrent le paradis
    Ils ont cette splendeur des choses qui renaissent
    Ne reconnais-tu pas ta propre mélodie

    Laisse laisse la place à ce grand bal physique
    Ne triomphes-tu pas tant qu’il est des amants
    Regarde-les danser avec emportement
    Ô jeunesse
    Ancienne et nouvelle musique
    Colette l’écoutait de son appartement

    On avait inventé ce spectacle pour elle
    Elle était sur la scène et les acteurs jouaient
    Dans ce chez elle où la souffrance la clouait
    On l’appelait d’ici
    Son chant de tourterelle
    Dans les pick-up épars en retour s’enrouait

    Elle avait
    Cette idée accepté de le faire
    Et tandis que la salle où le rideau rougit
    Dans son
    Palais-Royal avait soudain surgi
    La voilà qui s’allume à la rampe d’enfer
    Comment s’y refuser
    Et répond à
    Gigi

    Cela prenait une atmosphère de collège
    Elle répondait vite et peut-être à côté
    Ses yeux avaient gardé leur fard et leur beauté
    Qui nous donnaient le sentiment d’un sacrilège
    En raison de cet enjouement prémédité

    La pudeur du langage est un dernier orgueil
    Les examinateurs dans le théâtre assis
    En suivaient le détour et la péripétie
    Nous étions enfoncés comme eux dans nos fauteuils
    Qui tentions de comprendre à quoi bon tout ceci

    Mais pour des papillons dont les gens lui parlèrent
    Elle eut l’expression de la biche blessée
    Quelle était cette plaie où saignait sa pensée
    Quelque chose un moment avait dû lui déplaire
    Rien qu’un moment Ça c’est tout de suite passé

    Nous n’entrerons jamais au vrai jardin d’Armide
    On avait beau l’avoir prise au piège et traînée
    Dans l’éclat des sunlights comme une fleur fanée
    C’était nous qui restions pareils au sol aride
    Au long été de ses quatre-vingt-une années

    Elle aura trop bien su ce que c’est que mourir
    Comme aux indifférents la bouche s’y confie

    On n’a plus le secours des yeux ni leur défi
    Ni les éclairs furtifs la feinte du sourire
    Elle n’a pas voulu qu’on la photographie

    Elle n’a pas permis de fixer à son ombre
    La narine immobile et la tempe sans bruit
    Ce traître instantané cet effroi cette nuit
    Elle n’a pas voulu demeurer ce décombre
    Le masque abandonné d’où l’âme s’est enfuie

    Nous ne la suivrons plus par les secrets méandres
    Où seule et vainement elle eut un long succès
    L’allée est solitaire où
    Colette passait
    Dans le vent retombé toute poussière est cendre
    Une aile va manquer au murmure français

    Adieu reine des prés adieu l’enchanteresse
    Qui fis d’aimer ta loi ton souffle et ton credo
    À ta fenêtre encore il palpite un rideau
    La nuit d’août est pleine encore de caresses
    Claudine vit encore ô fille de
    Sido

    Demain dans ses bras prend tes belles créatures
    Je ne sais pas vraiment pour lui ce qu’elles sont
    La morsure s’oublie et reste le frisson
    Ô folklore des temps ô nouvelle aventure
    C’est la lèvre qui fait l’eau pure et la chanson

    Tout meurt et refleurit tout se métamorphose
    Vois-les vois-les grandir ces enfants de tes mains
    Aux astres inventés d’un univers humain
    Ton sauvage églantier va se couvrir de roses
    Une odeur d’innocence envahit tes chemins

    Août 1954.

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