Cohabitation

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Je l’ai aperçue d’abord sur le conduit de la cheminée, une tache noire étalée près du plafond. Beaucoup trop haut, beaucoup trop loin pour que je m’en débarrasse d’un coup de balai. Intouchable.
J’ai revu la tache le lendemain, un peu plus près, toujours aussi immobile.
C’est une tache avec des pattes, je crois bien qu’il y en a huit. Elle n’est pas menaçante, elle est juste là, bien visible. Pas belle mais inoffensive. Elle ne va pas me sauter dessus pour courir sur mes vêtements, déclenchant une panique inexplicable, ni lancer un filin d’argent d’un bout à l’autre  de la pièce, faisant  de ma maison son territoire ailé.
Elle pourra sans doute me rendre service en mangeant les quelques mouches qui viennent tourbillonner sur les fenêtres.  Mais je ne vois pas sa toile. Comment s‘y prendra-t–elle ?  Je l’accueillerais volontiers avec bienveillance pour remplir son rôle dans la chaîne alimentaire, mais je parie qu’elle marche en crabe, comme toutes les araignées. Voilà, j’ai dit le mot. Araignée.

Toutes les nuits, la mère de Colette voyait descendre du plafond de sa chambre « une belle araignée des jardins, ma foi, le ventre en gousse d’ail, barré d’une croix historiée. (…) La nuit, vers trois heures, au moment où l’insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait le livre au chevet de ma mère, la grosse araignée s’éveillait aussi, prenait ses mesures d’arpenteur et quittait le plafond au bout d’un fil, droit au-dessus de la veilleuse à huile où tiédissait, toute la nuit, un bol de chocolat. Elle descendait, lente, balancée mollement comme une grosse perle, empoignait de ses huit pattes le rebord de la tasse, se penchait tête première, et buvait jusqu’à satiété. Puis elle remontait, lourde de chocolat crémeux, avec des haltes, les méditations qu’impose un ventre trop chargé, et reprenait sa place au centre de son gréement de soie… ».*

Mon araignée  à moi n’est ni aussi gourmande ni aussi élégante que celle décrite par Colette. Ce n’est pas non plus un de ces doux faucheux au petit corps rond et aux longues pattes fines qui emprisonnent délicatement de minuscules moucherons dans leurs toiles placées dans les recoins des murs de ma salle de bains. Ceux-là, je les tolère très bien au-dessus de ma tête et le plumeau les laisse vivre et faire leur travail d’araignée, tant pis pour les moucherons.
Non, mon araignée à moi, celle dont je ne peux détacher mes yeux, c’est une araignée moche, une tâche marron sur le mur crème, une araignée prolétaire qui n’a même pas les pattes en ordre, un fouillis immobile dont l’utilité m‘échappe, un fantasme obscur de saleté et de pauvreté, un faux-pli dans le monde douillet de mes soirées d’hiver.

Finalement je veux bien l’aimer un peu, mais pas trop près. Et si un jour je découvre son cadavre recroquevillé avec trois pattes  manquantes, torturée par le chat, j’avoue avec un brin de culpabilité que je ne la regretterai guère, la tache brune sur le mur clair.

* Colette, La maison de Claudine

 

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