Extrait d’un article paru dans la revue Aspiration  (association Asperger amitié) n° 7, septembre 2015, p. 18

Un jour de mars 2013, je sors d’un cours sur les « élèves à besoins éducatifs particuliers », que je viens de donner aux futurs professeurs des écoles, à l’Institut universitaire de formation des maîtres d’Arras (IUFM). Devant l’entrée de la gare, des lycéens attendent le bus. Ils sont assis sous l’abribus et sur un parapet près de l’escalier qui mène aux quais, ou debout en train de fumer des cigarettes. Certains rient entre eux.

Justement ce soir, ils rient beaucoup. Un garçon de quinze ou seize ans marche en titubant et en roulant des yeux, les bras écartés du corps. Devant lui, sur le passage piéton, un homme marche avec une démarche chaotique, les bras agités de mouvements spasmodiques, les yeux un peu trop ouverts. Mais lui ne rit pas. Il est infirme moteur cérébral, il est seul et avance à découvert sous les rires insultants. Autour de l’ado qui l’imite en s’esclaffant, trois filles du même âge pouffent en couvant le garçon du regard. Alignées sur le parapet, deux ou trois autres filles sourient devant la scène, les autres jeunes sont indifférents. Des lycéens ordinaires qui tuent le temps en attendant le bus. Je ne me souviens plus des mots exacts que j’ai prononcés, ça devait être : vous riez de cet homme handicapé ? Oh mais madame, on le connaît ! Et alors ? Vous riez, mais il ne peut pas se défendre ! Oh mais, c’est pas méchant ! Ah bon, pas méchant ? Vous croyez que ça le fait rire, mais il est handicapé ! Il ne faut pas se moquer de lui ! Les regards clairs de ces gamins, l’air un peu penaud du garçon, ma colère, trouver les mots, la bonne mesure, le laisseront-ils tranquille la prochaine fois qu’ils le croiseront ?