Paru dans la revue Ville école intégration Diversité (Centre national de documentation pédagogique).

N° 138 septembre 2004, pp. 163-165.

 Ma première nuit avec un garçon

Le texte ci-dessous a été légèrement modifié par l’auteure par rapport à la version PDF.

 

Quand la mixité vient aux filles

Ma première nuit avec un garçon

J’ai grandi dans l’école des filles. Plus exactement, j’ai eu des copains à l’école maternelle, mais dès le cours préparatoire, ce furent les filles d’un côté et les garçons de l’autre.

J’ai été lycéenne (à l’époque, il n’y avait pas encore le collège unique) au lycée public de filles de Saint-Germain-en-Laye, jusqu’en 1969.

J’avais 16 ans et demi en mai 1968, je terminais ma première, et je n’avais jamais parlé avec un garçon. Bien sûr j’en avais côtoyé quelques-uns : j’avais deux frères plus âgés que moi, qui amenaient quelquefois des copains à la maison, trois cousins, et une fois, vers l’âge de quatorze ans, je suis sortie en cachette de mes parents avec deux copines et le frère de l’une d’entre elles. J’avais dit que j’allais au musée du Louvre (mes parents étaient professeurs, je pensais que ça passerait bien), et en fait j’étais allée dans les grands magasins, Printemps et Galeries Lafayette. L’événement était tellement exceptionnel que je me souviens encore du visage du jeune garçon. Ma mère ne m’avait pas crue, avait piqué une monumentale crise de nerfs et je l’avais entendue dire à mon père : « cette petite reviendra enceinte ». Je ne savais même pas comment je pourrais m’y prendre pour ça.

Mon adolescence, comme celle de beaucoup de mes camarades, s’est déroulée sans garçons jusqu’en mai 1968, avec beaucoup d’interdits à propos de relations qui pourtant n’existaient pas. Ils n’étaient cependant pas loin : à quelques dizaines de mètres des quelque deux mille filles du lycée Claude Debussy, se trouvaient deux mille garçons au lycée Marcel Roby. Si garçons et filles ne se rencontraient pas, car les sorties se trouvaient dans deux rues différentes, les installations sportives des deux lycées étaient accolées. De loin, en courant autour du stade des filles, nous pouvions apercevoir des garçons qui nous regardaient. Les surveillantes faisaient la chasse à ceux qui franchissaient les limites des installations des filles, et régulièrement, on apprenait « qu’un garçon avait été trouvé dans le gymnase des filles ».

Certaines d’entre nous étaient chanceuses : elles avaient des frères de leur âge, ou bien leurs parents les laissaient fréquenter quelques garçons. C’étaient en général des filles de la grande bourgeoisie, dont les parents étaient sans doute un peu plus libéraux que ceux de la petite bourgeoisie, dont j’étais.

J’ai grandi, comme les filles de ma génération, avec des professeurs femmes. La ségrégation des sexes à l’école, c’est aussi ça : des millions de garçons et de filles qui grandissent, apprennent, sont éduqués, s’amusent dans une fausse société, sans hommes ou sans femmes.

À l’époque, comme mes copines, je rêvais d’être en classe avec des garçons. Perspective inaccessible, indicible, suspecte si elle était évoquée. Que diable voulions-nous faire avec des garçons dans les classes ? Alors nous nous taisions, et gardions pour nous nos rêves de princes charmants venant nous cueillir du haut de leur destrier pour nous emmener vers les paradis de l’amour, ou plutôt au volant de leur DS 19. Pour ma part, cela donna par la suite quelques petits amis motards et un goût pour les voyages jamais démenti jusqu’à présent.

Nous portions des blouses roses ou bleues (on disait : c’est la semaine rose ou c’est la semaine bleue) et nous devions dissimuler nos vêtements sous ces blouses. Nous devions les fournir et les entretenir nous-mêmes. Il y avait des boutiques spécialisées où on pouvait en trouver. Quand une fille s’était trompée de semaine, elle était facile à repérer et à sanctionner : une bleue dans une vague de roses, une rose au milieu des bleues.

Les adeptes des blouses disaient qu’ainsi, les filles de condition plus modeste ne se formalisaient pas des vêtements de bonne coupe de leurs camarades plus riches. C’était gentil de penser à ça, où va se nicher la mixité sociale… Dans ce lycée hautement élitiste de Saint Germain en Laye, tout indiquait aux plus pauvres (fort rares au demeurant) que les autres avaient eu en naissant ce qu’elles mettraient des années à ne pas acquérir : l’aisance des gestes et des paroles, la bonne nourriture et l’exercice physique qui donnent un corps svelte et un teint léger, la manière de s’asseoir, de se lever, de rire, de plaisanter, de rejeter les cheveux en arrière, de parler des garçons, les lectures et les conversations qu’il faut… le fric, la santé, les réseaux et que sais-je encore ? Les marques de ce qu’un sociologue mondialement connu a appelé la distinction… Quand bien même on aurait été vêtues de robes de bure, un observateur moyennement finaud aurait eu tôt fait de repérer celles qui en étaient et celles qui n’en étaient pas, de ce club fermé aux murs de verre.

Moi je n’en étais pas, étant fille de professeurs de maths et pas d’avocat, de notaire ou de médecin, moyennant quoi je n’étais pas invitée aux surboums chics de mes camarades, avec robes longues pour les filles et smokings pour les garçons, et j’en étais très triste. J’avais beau me rattraper en étant meilleure élève qu’elles, (je m’ennuyais tellement chez moi que je travaillais beaucoup), ça ne compensait pas, non, je n’en étais pas.

Ma mère était une des rares enseignantes du lycée de garçons, où travaillait aussi mon père. Lorsqu’elle est arrivée au lycée, en 1953, elle a été nommée à titre provisoire, car une femme professeur ne pouvait pas être nommée à titre définitif dans un lycée de garçons. Elle a donc eu un statut provisoire, renouvelé d’année en année, pendant dix-neuf ans, jusqu’à l’âge de sa retraite, alors que mon père a été nommé à titre définitif dès son arrivée. Je devinais ses peurs quand elle parlait de ses débuts dans ce lycée de garçons, avec son poste provisoire, comme en surplus au milieu de tous ces hommes qui l’attendaient au tournant.

Il y avait à l’époque quatre femmes enseignantes sur une centaine de professeurs en tout. Elle était sévère avec les élèves et respectée. Elle s’habillait en noir et portait le chignon bombé à la mode des années 1960. Elle se tenait toujours très droite, pour compenser sa petite taille et en imposer malgré tout. Elle n’avait pas de copines parmi les quelques professeurs femmes, et les hommes maintenaient avec elle une distance respectueuse, car elle était l’épouse d’un collègue, et de toute façon, elle n’était pas du genre à donner envie de plaisanter avec elle.

Au lycée Claude Debussy, un peu avant mai 68, des cours de chinois ont été organisés pour les garçons et des filles des deux lycées. Un garçon y a participé. C’était le fils de « la censeur » du lycée de filles, qu’on appellerait aujourd’hui proviseure adjointe. Il devait traverser la cour du lycée pour venir assister au cours avec quelques élèves filles. Plus tard, quand j’ai parlé avec lui à la fac, il m’a raconté sa peur devant tous ces regards féminins rivés sur lui à son passage. Pendant le cours, il voyait des visages qui apparaissaient aux fenêtres (la salle était au rez-de-chaussée), pour regarder le garçon du cours de chinois. Pas de paroles, des regards.

Voilà dans quelle école j’ai grandi.

Un jour du mois de mai 1968, une manifestation de garçons, venue du lycée voisin, a surgi au coin de la rue du lycée de filles et s’est engouffrée dedans. Ils n’ont pas eu grand peine à le faire, car certaines élèves avaient entrouvert les portes… Les surveillantes, appelées à la rescousse par la direction affolée, criaient : « Mesdemoiselles, restez dans l’enceinte de l’établissement ! »

Nous, on ne risquait pas de partir, pour une fois qu’il se passait quelque chose d’intéressant, au lycée Claude Debussy à Saint-Germain-en-Laye. On dit souvent que mai 68 a commencé à Nanterre, quand les garçons ont revendiqué le droit d’aller dans les bâtiments de la résidence universitaire réservés aux filles. Mais toute la France était comme les étudiants de Nanterre ! D’où le succès des séjours linguistiques en Angleterre, Allemagne ou Espagne, où, enfin débarrassés de la vigilance des parents, garçons et filles flirtaient furieusement avant de regagner leurs réserves respectives.

Rapidement, les deux lycées ont été occupés. La nuit aussi. N’écoutant que mon devoir militant encore balbutiant, je demandai à mes parents l’autorisation d’aller occuper le lycée de filles la nuit, car il y avait des fachos de l’Action française qui menaçaient d’y faire des intrusions.

Ma mère ne voulait pas. Depuis le début des « événements », elle gardait une attitude de repli, ne participait pas aux assemblées générales du lycée Marcel Roby, où mon père était présent avec les élèves,  les professeurs et les plus hardies des enseignantes et des filles du lycée Claude Debussy.

Mon père alors a dit : « J’irai avec elle », et ma mère a cessé de protester. Nous sommes partis un soir, après le dîner, et nous sommes arrivés au lycée Claude Debussy. Mon père m’a dit : ” Tu vas de ton côté, avec tes copains, moi je vais avec les miens ». Et il est allé retrouver ses potes du PC et du SNES. Moi j’ai rejoint les occupants de mon âge et j’ai été assignée, avec un garçon, à la surveillance d’un carrefour situé à une extrémité du parc du lycée. Le point d’observation surplombait la rue et nous pouvions voir arriver les fachos et donner l’alerte  rapidement en cas de besoin.

Je ne me souviens plus du nom du garçon, ni de son visage, je crois me souvenir qu’il était rouquin et plutôt pas mal, mais à cette époque de pénurie totale en matière d’environnement masculin, j’étais bon public. Je me souviens que nous étions assis par terre, sur une couverture, l’un en face de l’autre, et que nous avons parlé. De quoi, je ne sais plus, mais ça a duré, et je vivais avec délices ce moment inouï : je parlais avec un garçon ! Il avait fallu des manifs monstres, des rues dépavées, des barricades, des déclarations péremptoires, des chants enflammés pour en arriver à ce miracle : je parlais avec un garçon ! La nuit ! Dans un parc ! Et probablement, au même moment, des milliers de filles parlaient avec des milliers de garçons, et cette fois-ci, j’en étais !

Dans les jours qui ont suivi, des mémères de Claude Debussy ont expliqué à qui voulait les entendre qu’on « distribuait la pilule » à l’entrée du lycée occupé la nuit. Quand bien même ça aurait été le cas, nous étions les uns et les autres si avertis des choses du sexe que nous aurions été capables de les confondre avec des cachets pour la toux.

Je ne me souviens plus du retour à la maison (je suppose que ma mère a boudé), ni précisément des jours qui ont suivi : ils sont pleins de déclarations, de manifs, de mouvements, ensuite il y a eu le « retour à la normale », avec une différence de taille : la mixité s’est répandue dans les établissements scolaires. Moi je ne l’ai jamais connue en classe car il a bien fallu une année pour qu’elle soit mise en place au lycée Claude Debussy, en commençant par les 6e, avec quelques glapissements des mémères du conseil d’administration sur les viols qui ne manqueraient pas de se produire si elle devenait effective.

De cette période de mai 68 surnage cette nuit enchantée, comme si, au bout du parc du lycée Claude Debussy à Saint-Germain-en-Laye, surplombant le carrefour, j’étais sortie enfin d’un long tunnel. Ma première nuit avec un garçon ! J’en ai passé bien d’autres ensuite, avec des garçons et des hommes, mais celle-là, cette première nuit, c’est la plus belle, et au risque de faire sourire, la plus érotique.

Je n’ai jamais revu mon rouquin initiatique. L’année suivante, je m’inscrivis au Comité d’action lycéen, pour continuer le grand mouvement révolutionnaire de mai 68 et rencontrer des garçons. Je me fis enfin des copains, avec la bénédiction de mes parents qui les avaient comme élèves et ne voulaient pas imaginer que nous pouvions penser à autre chose qu’à l’organisation des actions militantes du comité.

Mais ceci est une autre histoire…

 

Maryse Esterle

septembre 2004 – mars 2016.