Printemps
C’est une petite rue de banlieue, une petite rue de rien du tout à sens unique, dans laquelle les automobilistes pestent d’être ralentis par les bus, les camions, les travaux qui rétrécissent encore la chaussée.
Une rue bordée d’antiques maisons aux volets si rouillés que la couleur d’origine a disparu, remplacée par un camaïeu de marron clair, marron foncé, orangé. Les rez-de-chaussée murés sont couverts de graffitis gribouillés les uns sur les autres. Des boutiques, fermées depuis longtemps par un rideau métallique, côtoient des survivantes montrant vaillamment leur devanture aux passants renfrognés, sans attirer grand monde. Quelques pavillons proprets se demandent ce qu’ils font là, à côté d’une vieille maison dont la façade est couverte d’une résille de métal, devant un trottoir fermé de barrières grises cachant l’improbable réparation d’une canalisation.
Soudain, au creux de cette résignation banlieusarde, un arbre dont on ne voit pas le tronc jaillit dans la rue. Un énorme bouquet de fleurs printanières explose au nez des automobilistes, si fatigués d’attendre dans ce couloir besogneux qu’ils en oublient de klaxonner. L’arbre s’épanouit au milieu des gaz d’échappement, au-dessus des poubelles trop pleines, en face des vestiges d’habitations où, jadis, des familles se penchaient aux fenêtres. Altier, majestueux, souverain, il laisse tomber délicatement ses pétales sur nos carrosseries.
Festival de fleurs blanches surgies d’un mur grisâtre. À côté de lui, un autre arbre, plus fantaisiste, lance ses branches vers le ciel, prêt à danser au premier souffle de vent. Quelques semaines plus tard, le gros bouquet se transforme en énorme boule verte, offrant, imperturbable, sa couronne de nature à l’embouteillage sempiternel. Il fait de cette rue déshéritée la plus belle fille de la misère.





Ce texte me fait penser à un poème de Victor Hugo dans « Les voix intérieures » :
« La tombe dit à la rose »
La tombe dit à la rose :
– Des pleurs dont l’aube t’arrose
Que fais-tu, fleur des amours ?
La rose dit à la tombe :
– Que fais-tu de ce qui tombe
Dans ton gouffre ouvert toujours ?
La rose dit : – Tombeau sombre,
De ces pleurs je fais dans l’ombre
Un parfum d’ambre et de miel.
La tombe dit : – Fleur plaintive,
De chaque âme qui m’arrive
Je fais un ange du ciel !
Merci pour ce beau poème, Bernard, qui unit le triste et le délicat, comme dans cette petite rue anonyme !
Photo magnifique, mais surtout un très beau texte Maryse, qui appelle à l’espérance, la confiance dans la force de la Beauté et de la Vie!
Oui, c’est vrai, malgré tout, la vie triomphe, même végétale !
En effet, c’est le festival de la force de la nature mais ô combien parcellaire et limité à l’image de notre monde où le rural est piétiné par l’urbain qui étend ramifications et prétentions ! Pourrais-tu nous préciser les couleurs de ces fleurs qui te captivent : aubépines, lys blancs ou mauves… peut-être même glycines (tu l’aurais mentionné !!!!) . Et ces arbres, résilients s’il en est, qui sont-ils : des acacias ou des frênes ? Et sur quel support ont-ils poussé : immondices, terreau, déchets végétaux ?
Aucune comparaison n’est-ce pas avec les évolutions politiques du moment, avec des cousins sociologues qui cherchent à comprendre la teneur de la progression de quelques végétations extrêmes ? Science-fiction ou IA n’iraient pas jusque-là !
Ma foi, les fleurs que tu cites, Alexandre, me plaisent beaucoup : lys, aubépines, quoique le mauve ne soit pas ma couleur préférée.
De quel arbre s’agit-il ? En fleurs, d’un prunier, me dit mon détecteur de plantes, mais en feuilles, d’un micocoulier, un aulne ou un châtaignier ! Il faudra que je retourne dans la petite rue pour bien vérifier. Ce qui est quasi sûr, c’est que ces arbres ont poussé dans la terre, tout bonnement. On trouve des jardins cachés partout dans ma banlieue, on n’imagine pas la force des plantes capables de soulever le bitume et à fortiori de tirer parti du moindre carré de terre pour s’élancer vers le ciel !