La révolution des montagnes

Frédéric Delorca est écrivain et essayiste. Il a dirigé plusieurs sites d’information alternative sur Internet. Parmi ses nombreux ouvrages, il a publié en 2009 « La révolution d montagnes », aux Éditions du Cygne. Il y met en scène Fulgaran, le président du rassemblement béarniste. Par un concours de circonstances dans lequel Tanya Heaven, une actrice de porno originaire du Caucase, joue un rôle inattendu, il devient président du Béarn indépendant. Son mouvement sans grand programme qui milite pour une idée assez floue se retrouve aux prises avec nombre d’embûches, à commencer par le refus de la population de changer son mode de vie, pas si désagréable au fond. Le rêve d’une société nouvelle tournera court et se perdra dans les contreforts pyrénéens, avec un dénouement surprenant.

Frédéric Delorca décrit et analyse d’une plume alerte et sensible, les méandres politiques et sociaux dans une société qui conserve la tradition des chants, pas si passéistes que ça !

Pour en savoir plus, voir sur ce lien :
La révolution des montagnes – éditions du Cygne

Extrait pp. 44-46

Le 15 août au matin, en effet, des autobus espagnols et français charrièrent sur la place du village des dizaines de touristes des deux versants des Pyrénées venus chiner dans les stands de manteaux en peau de chèvres et de dégustation du fromage de la vallée. Des haut-parleurs annonçaient le concours de tonte de brebis, et celui de chiens de bergers. Dans un coin, un jeune homme, sous son béret vendait des bébés « patous » blancs et noirs qui somnolaient dans un carton.
Déjà à la buvette un groupe d’hommes entonnait avec de belles voix de basse le célèbre Aquerras montanhas. Ces chants en canons s’élevaient dans les airs. Ils couvraient la sono, et faisaient vibrer les cœurs et toute la vallée, comme s’ils étaient repris d’un même souffle par tous les bergers qui avaient foulé cette terre. Même les morts enterrés dans le monastère semblaient communier à cet hymne. Une puissance s’en dégageait qui fit monter les larmes aux yeux de Fulgaran.
Il se souvenait de ses oncles, jadis, qui déclamaient ce même chant à table, quand il était gamin, de son grand-père aussi. Il n’y avait jamais eu de repas au restaurant sans qu’on chantât comme ça entre le rôti et le dessert. Ces chants étaient en lui. Lui aussi s’y était joint. Il était heureux de pouvoir adhérer à nouveau à cette part de lui-même dont Paris l’avait éloigné. Il chantait à son tour, faisait sortir de sa gorge lentement, avec une concentration digne des rituels chamaniques : « M’empeishan de veder mas amors on son ». En même temps tout cela lui semblait très étrange, comme surnaturel. D’où venait cette force qui se dégage ainsi de l’union de dix timbres, de leur application, de leur sérieux autant que des mots immémoriaux et de la mélodie ? Mystère de cette musique rustique, purement vocale, populaire, loin des opéras raffinés. Loin du commerce, loin de la mode. Tout cela ne périssait pas. Beaucoup de gens les connaissaient.
À la table du restaurant où des familles déjà prenaient place pour l’apéro, tout le monde reprenait le refrain à tue-tête « Si canti you que canti, canti pas per you ». Et tout le monde chantait bien. La voix des chœurs attiques. Sophocle faisait-il chanter ainsi ses acteurs ?
Un silence se fit entre deux chants de bergers : « Tu vois, fit Crésouret. Les gens au restaurant viennent de la ville. Ils passent leur semaine devant des ordinateurs. Mais le 15 août ils reviennent ici. Ils chantent. Ça ne les a jamais quittés. Le berger en eux. Ce berger qui ne peut s’exprimer qu’ici. Dans le chant. L’incantation aux montagnes ».
C’était comme trois mois plus tôt à la maison de retraite de Pau. Ce temps qui ne passe pas. Ce temps qui n’a jamais passé. Ça naît, ça vit, ça meurt. Mais ça revient toujours, quelque chose reste toujours, quelque chose qu’on retrouve dans un chant ou une odeur de vieux meuble.
« Trêve de mysticisme, dit Fulgaran pour chasser l’émotion. Nous devons travailler aujourd’hui n’est-ce pas ?
–  Oui, je t’ai préparé un rendez-vous avec le maire, à la sortie de la messe à midi. Il faut que tu parles un peu avec lui. Ça fait partie de tes fonctions de chef du parti désormais. Ça sera sûrement court. C’est de la diplomatie ».
Fulgaran n’eut que le temps de visiter encore quelques stands artisanaux. La cloche sonna. Le maire, un vieux bonhomme, sortit au milieu des autres ouailles. Échange de mots courtois. Il voyait plutôt d’un bon œil le mouvement béarniste. Crésouret, qui le connaissait bien, lui en avait parlé depuis longtemps.
« Notre vallée se meurt, lui glissa le vieux. C’est l’obsession de tout le monde. Je ne sais pas si vous et les politiciens de Pau ou de Paris pouvez y faire quelque chose. Mais bientôt les chants que vous entendez ici ne seront plus que des voix d’outre-tombe. Rien n’est éternel vous savez. L’économie prime sur tout ».
Crésouret montra d’un signe du menton un type qui à la buvette profitait de quelques moments de silence pour entonner en solo : « Montagnes Pyrénées ». C’était un grand bonhomme maigre, sous le béret pastoral. Son grand nez et ses yeux plissés en faisaient le personnage idéal pour une bande dessinée : « C’est le député du coin, maire d’une commune voisine. Toutes les occasions pour lui sont bonnes pour se faire remarquer et venir serrer des mains. Pourtant ce n’est pas avec lui que cette vallée sera sauvée. »
Fulgaran haussa les épaules, amusé. Il songeait que dans bien peu de coins d’Europe on pouvait faire la pêche aux voix en poussant une chansonnette. Cela faisait partie de la magie du lieu.
Néanmoins il s’abstint de se présenter à l’élu.

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