Printemps

©MEsterle

C’est une petite rue de banlieue, une petite rue de rien du tout à sens unique, dans laquelle les automobilistes pestent d’être ralentis par les bus, les camions, les travaux qui rétrécissent encore la chaussée.

Une rue bordée d’antiques maisons aux volets si rouillés que la couleur d’origine a disparu, remplacée par un camaïeu de marron clair, marron foncé, orangé. Les rez-de-chaussée murés sont couverts de graffitis gribouillés les uns sur les autres. Des boutiques fermées, le rideau de fer tombé depuis longtemps, côtoient des survivantes montrant vaillamment leur devanture aux passants renfrognés, sans attirer grand monde. Quelques pavillons proprets se demandent ce qu’ils font là, à côté d’une vieille maison dont la façade est couverte d’une résille de métal, devant un trottoir fermé de barrières grises cachant l’improbable réparation d’une canalisation.

Soudain, au creux de cette résignation banlieusarde, un arbre dont on ne voit pas le tronc jaillit dans la rue. Un énorme bouquet de fleurs printanières explose au nez des automobilistes, si fatigués d’attendre dans ce couloir besogneux qu’ils en oublient de klaxonner. Cet arbre s’épanouit au milieu des gaz d’échappement, au-dessus des poubelles trop pleines, en face des vestiges d’habitations où, jadis, des familles se penchaient aux fenêtres. Altier, majestueux, souverain, il laisse tomber délicatement ses pétales sur nos carrosseries.

Festival de fleurs blanches surgies d’un mur grisâtre. À côté de lui, un autre arbre, plus fantaisiste, lance ses branches vers le ciel, prêt à danser au premier souffle de vent. Quelques semaines plus tard, le gros bouquet se transforme en énorme boule verte, offrant, imperturbable, sa couronne de nature à l’embouteillage sempiternel. Il fait de cette rue déshéritée la plus belle des filles de la misère.

©MEsterle

1 réponse
  1. Bernard Lascar dit :

    Ce texte me fait penser à un poème de Victor Hugo dans « Les voix intérieures » :
    « La tombe dit à la rose »
    La tombe dit à la rose :
    – Des pleurs dont l’aube t’arrose
    Que fais-tu, fleur des amours ?
    La rose dit à la tombe :
    – Que fais-tu de ce qui tombe
    Dans ton gouffre ouvert toujours ?

    La rose dit : – Tombeau sombre,
    De ces pleurs je fais dans l’ombre
    Un parfum d’ambre et de miel.
    La tombe dit : – Fleur plaintive,
    De chaque âme qui m’arrive
    Je fais un ange du ciel !

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