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Maryse Esterle
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l’écriture comme un voyage

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Invisibles

Susana Cipriano – Pixabay

Où sont-elles ? Où sont-elles passées, les femmes du passé ? Pas les femmes puissantes ou d’exception, non, mais les anonymes, celles que l’on devine au détour d’une archive. Sur le registre des passagers d’un transatlantique arrivé à Buenos Aires en 1902, l’employé de la compagnie maritime a soigneusement noté le nom des voyageurs. Ou plutôt, de certains voyageurs : dans la colonne où figure ma grand-tante célibataire, bien signalée par son prénom et son nom, apparaissent quelques cohortes étranges :

Vérille, sa femme, sept enfants,
M.H. Soares, sa sœur, son beau-frère,
Romat, sa femme, 3 enfants, une bonne,
Desplanques, un enfant, une bonne.

Comment s’appelaient l’épouse de M. Vérille, ses sept enfants et la bonne de F. Romat ? Tous cachés derrière le pater familias ?
Quand un descendant de l’épouse, de l’enfant ou de la bonne cherche, un siècle plus tard, la trace de son ancêtre, le voilà face au mur opaque des noms communs : « femme », « enfant » ou « bonne ».

Extrait du registre des passagers du Brésil, Compagnie des Messageries Maritimes, 1902.

Au début du XXe siècle, c’est l’homme qui voyage accompagné de sa femme, de ses enfants ou de sa sœur, fût-il plus jeune. Les femmes mariées figurent sur le passeport de leur mari, comme les enfants mineurs sur celui de leurs parents aujourd’hui. On y trouve leur prénom, leur nom de naissance et une photo, mais elles n’ont pas de passeport personnel, ce qui implique qu’elles ne peuvent pas se déplacer par leurs propres moyens. Seuls le veuvage ou le célibat donnent cette liberté, si tant est qu’elle soit octroyée par les proches.

Il n’y a pas si longtemps, en se mariant, des millions de femmes perdaient leur nom et leur prénom d’origine, par un usage qu’aucune loi ne vint confirmer, mais qui s’imposait comme une évidence. Ainsi ma mère, Marie Puyou, devint-elle en se mariant Mme Fernand Esterle. Son amie canadienne lui écrivait en signant « Mme George Hartman ». Comme elle, des millions de Raymonde, Eugénie, Josette, Jenny, devinrent Raoul, Gaston, François ou John. Transgenres avant l’heure.

Un vrai rite de passage, ce changement de prénom et de nom, que la plupart des jeunes filles accueillaient avec joie, d’autant plus qu’il était accompagné d’un glorieux Madame. Les célibataires, elles, en restaient au piteux Mademoiselle jusqu’à la fin de leurs jours. Les femmes mariées qui voulaient garder leur identité d’origine durent batailler avec l’administration, les institutions et leur propre entourage, sans toujours avoir gain de cause.

Ces pratiques sont moins courantes aujourd’hui et rares sont les dames dont l’identité disparaît derrière celle de leur époux, vivant ou défunt. Reste quand même l’inénarrable « avec femme et enfant »  que l’on entend encore couramment. Un exemple parmi d’autres : En septembre 2007, Florent s’installe avec femme et enfants à Miami *. Avec femme et enfants, une entité qui se suffit à elle-même. Avecfemmeetenfants. Avecfaméenfants. Tiens, comme : Vérille, sa femme, sept enfants, F. Romat, sa femme, 3 enfants, une bonne. Il y a 124 ans tout de même !

Au fait, comment tu t’appelles ?

*RFI musique

4 réponses
  1. Bernard Lascar dit :
    9 mars 2026 à 7 h 00 min

    Et la France a été très en retard par rapport à d’autres pays pour accorder le droit de vote aux femmes.

    Répondre
    • Maryse Esterle dit :
      14 mars 2026 à 11 h 43 min

      Oui, elle n’a pas été à la pointe ! Le premier pays à donner le droit de vote aux femmes a été la Nouvelle-Zélande, en 1893. Il en a fallu des manifs de suffragettes en Europe…

      Répondre
  2. Catherine CLAUZURE dit :
    12 mars 2026 à 19 h 17 min

    Suite à mon divorce, j’ai repris mon nom de jeune fille et retrouvé mes deux ailes
    ou mes deux L !!!
    C’est vrai que le fait de prendre le nom du mari n’est qu’un usage, ce n’est pas une obligation…
    Lorsque j’ai eu 27 ans et que je n’étais pas encore mariée, mes collègues de travail avaient eu l’idée saugrenue de me fêter Sainte-Catherine en m’offrant un chapeau, cela m’avait mise mal à l’aise, c’était aussi une tradition stupide qui montrait du doigt la jeune femme célibataire. J’aime beaucoup tes articles Maryse, amitiés, Catherine

    Répondre
    • Maryse Esterle dit :
      14 mars 2026 à 11 h 39 min

      Merci Catherine ! J’ai moi aussi repris mon nom de naissance après mon divorce, avec un grand soulagement, le L d’Esterle me donnant des ailes ! Et j’ai connu également cette tradition des « Catherinettes » qui signalait à l’attention (ou à la risée) publique les femmes célibataires de plus de 25 ans. Je n’en ai pas été l’objet personnellement, mais cela ne m’aurait sans doute pas fait plus plaisir qu’à toi. Tradition d’autant plus cruelle que les deux guerres mondiales ont décimé les rangs des jeunes hommes et que bien des femmes se sont retrouvées célibataires à vie malgré elles…

      Répondre

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