Invisibles
Où sont-elles ? Où sont-elles passées, les femmes du passé ? Pas les femmes puissantes ou d’exception, non, mais les anonymes, celles que l’on devine au détour d’une archive. Sur le registre des passagers d’un transatlantique arrivé à Buenos Aires en 1902, l’employé de la compagnie maritime a soigneusement noté le nom des voyageurs. Ou plutôt, de certains voyageurs : dans la colonne où figure ma grand-tante célibataire, bien signalée par son prénom et son nom, apparaissent quelques cohortes étranges :
Vérille, sa femme, sept enfants,
M.H. Soares, sa sœur, son beau-frère,
Romat, sa femme, 3 enfants, une bonne,
Desplanques, un enfant, une bonne.
Comment s’appelaient l’épouse de M. Vérille, ses sept enfants et la bonne de F. Romat ? Tous cachés derrière le pater familias ?
Quand un descendant de l’épouse, de l’enfant ou de la bonne cherche, un siècle plus tard, la trace de son ancêtre, le voilà face au mur opaque des noms communs : « femme », « enfant » ou « bonne ».
Au début du XXe siècle, c’est l’homme qui voyage accompagné de sa femme, de ses enfants ou de sa sœur, fût-elle plus jeune. Les femmes mariées figurent sur le passeport de leur mari, comme les enfants mineurs sur celui de leurs parents aujourd’hui. On y trouve leur prénom, leur nom de naissance et une photo, mais elles n’ont pas de passeport personnel, ce qui implique qu’elles ne peuvent pas se déplacer par leurs propres moyens. Seuls le veuvage ou le célibat donnent cette liberté, si tant est qu’elle soit octroyée par les proches.
Il n’y a pas si longtemps, en se mariant, des millions de femmes perdaient leur nom et leur prénom d’origine, par un usage qu’aucune loi ne vint confirmer, mais qui s’imposait comme une évidence. Ainsi ma mère, Marie Puyou, devint-elle en se mariant Mme Fernand Esterle. Son amie canadienne lui écrivait en signant « Mme George Hartman ». Comme elle, des millions de Raymonde, Eugénie, Josette, Jenny, devenaient Raoul, Gaston, François ou John. Transgenres avant l’heure.
Un vrai rite de passage, ce changement de prénom et de nom, que la plupart des jeunes filles accueillaient avec joie, d’autant plus qu’il était accompagné d’un glorieux Madame. Les célibataires, elles, en restaient au piteux Mademoiselle jusqu’à la fin de leurs jours. Les femmes mariées qui voulaient garder leur identité d’origine durent batailler avec l’administration, les institutions et leur propre entourage, sans toujours avoir gain de cause.
Ces pratiques sont moins courantes aujourd’hui et rares sont les dames dont l’identité disparaît derrière celle de leur époux, vivant ou défunt. Reste quand même l’inénarrable « avec femme et enfant » que l’on entend encore couramment. Un exemple parmi d’autres : En septembre 2007, Florent s’installe avec femme et enfants à Miami *. Avec femme et enfants, une entité qui se suffit à elle-même. Avecfemmeetenfants. Avecfaméenfants. Tiens, comme : Vérille, sa femme, sept enfants, F. Romat, sa femme, 3 enfants, une bonne. Il y a 124 ans tout de même !
Au fait, comment tu t’appelles ?
*RFI musique




Et là France a été très en retard par rapport à d’autres pays pour accorder le droit de vote aux femmes.