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Maryse Esterle
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l’écriture comme un voyage

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Delphine

Photo Christel Sagniez Pixabay

J’ai neuf ans. Un matin d’avril 1961, ma mère entre dans ma chambre pour me réveiller. Les généraux ont été arrêtés !*, me dit-elle avec un grand sourire. Je ne comprends pas ce qu’elle veut dire mais visiblement, c’est une bonne nouvelle. Mes parents et moi ne parlons pas de politique, je suis trop jeune pour ça. Mais depuis quelque temps, l’ambiance est tendue à la maison, comme une épaisseur particulière dans l’air. De même dans tout le pays. J’ignore à ce moment-là ce qu’il se passe en Algérie, je serai renseignée bien plus tard sur la réalité des choses.

On parle d’attentats. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais je perçois une force violente, massive, explosive. Le mot attentat est un bloc, je l’imagine flottant dans les airs, prêt à fondre sur nous. On entend aussi le mot putsch, qui se prononce poutch, un drôle de mot en une syllabe qui ressemble à pchitt, plouf, poum, sauf que cela ne fait rire personne.

Quelques mois après le putsch des généraux, un prénom et un nom dont je me souviens encore aujourd’hui : Delphine Renard. Cette petite fille de quatre ans a perdu un œil dans l’explosion d’une bombe alors qu’elle jouait dans sa chambre. J’ai longtemps pensé qu’elle habitait dans la même ville que moi, sans doute parce qu’une bombe y avait explosé au domicile d’un professeur. Et aussi parce qu’elle était une enfant, comme moi. Le nom de Delphine répété, son histoire racontée, les photos d’elle blessée. Des bombes, il en explosait partout en 1961 et 1962, on avait peur sans savoir de quoi, une guerre sans front, les attaques inattendues d’adversaires invisibles, les cris, la désolation, demain c’est notre tour ? *

Des hommes, des femmes, des enfants algériens manifestent à Paris contre le couvre-feu le 17 octobre 1961. Cette nuit-là, des centaines de tués et de blessés par des policiers. Je n’ai rien su de cet épisode, non plus que mes parents et des dizaines de millions d’habitants de ce pays. Cela serait-il encore possible aujourd’hui ?

En région parisienne, les petits garçons et les petites filles du début des années 1960 naviguaient dans un brouillard parsemé d’explosions, de cris inarticulés et de morts cachées. Ils ne savaient pas que des attentats commis par d’autres forces violentes jalonneraient leur existence, aussi imprévisibles, brutaux et meurtriers que ceux de leur enfance. Et qu’à l’automne de leur vie, ils retrouveraient cette épaisseur de l’air, regards tristes, corps figés, sans savoir quoi dire à leurs petits-enfants.

* Le 21 avril 1961, les généraux Challe, Jouhault, Salan et Zeller s’opposant au projet d’indépendance de l’Algérie, tentent un coup d’État (le putsch d’Alger) pour renverser le gouvernement du général de Gaulle.

 * L’OAS, Organisation de l’Armée Secrète, opposée à l’indépendance de l’Algérie, a multiplié les attentats à la fin de la guerre en France et en Algérie même.

Une actualité sur la page Remue-Méninges de ce site :
Le dîner littéraire du 19 octobre où j’ai lu un billet publié sur ce blog en 2018 et un article d’un journal ancien.
À écouter voir ici

4 réponses
  1. Bernard Lascar dit :
    13 novembre 2025 à 15 h 29 min

    La force du passé semble occulter l’horreur du présent.

    Répondre
    • Maryse Esterle dit :
      13 novembre 2025 à 15 h 55 min

      En avançant en âge, on peut faire des liens entre le passé et le présent justement, qui n’est pas plus ou moins fort que le passé, il y a une dramatique continuité entre les formes des conflits. J’aimerais bien avoir moins d’expérience en la matière !

      Répondre
  2. Alcide CARTON dit :
    13 novembre 2025 à 16 h 03 min

    Merci Maryse et félicitations pour ce rappel mémoriel ! J’avais 14 ans en 1961 et je me rappelle aussi 1958 dans mon village où étaient nés Léandre Létoquart et Jean-Paul Lefebvre, deux appelés qui avaient refusé d’aller combattre en Algérie. Ti-Paul avait juste dix ans de plus que moi et s’occupait de nous, les gamins du village, à jouer au football. C’était un joueur de très bon niveau. Une manifestation a eu lieu pour les soutenir. Je n’ai pas oublié le nombre de cars de flics (CRS) qui stationnaient dans ma rue et la rue adjacente. Mon père, qui eut bien du mal à arriver jusqu’au lieu de rassemblement et revint un peu pompette, prêt à casser du flic, eut ce mot d’humour pour rassurer ma mère : « Manif réussie, il y avait beaucoup de monde, trois fois plus de flics que de pékins ! Le bistrot n’a pas désempli » .
    C’est toujours un plaisir de te lire, Maryse.

    PS. C’est contre l’OAS et pour la paix en Algérie que j’ai rejoint la jeunesse communiste cette année-là (1961).

    Répondre
    • Maryse Esterle dit :
      13 novembre 2025 à 23 h 36 min

      Merci Alcide pour ton message. Quel courage il fallait pour refuser d’aller combattre. Tu m’as dit que Ti-Paul l’a payé de deux ans de bagne militaire… Tes anecdotes sont toujours aussi savoureuses, même dans des situations critiques !

      Répondre

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