Il fait gris aujourd’hui, comme souvent ces jours-ci. Sur le trottoir près de chez moi, une valise en carton noir, entrouverte. Dans mon quartier on trouve beaucoup de choses au coin des rues et devant les maisons : des petits meubles, des livres, des jouets, de la vaisselle… Les gens les déposent plus qu’ils ne les jettent et les passants se servent. Des objets remis en circulation sans échange d’argent. D’ailleurs ils ne restent pas longtemps sur le trottoir, les bonnes affaires partent vite.
J’ouvre la valise : dedans, de petits albums photos. Ça sert toujours un album photo  et la valise est vintage. Je l’emmène chez moi pour détailler cette aubaine. Dans le premier album, des photos de fleurs. Mais dans le deuxième, le troisième et tous les autres, des photos de gens. Plein de gens, à table, au bord de la mer, à la montagne, posant tout seuls ou en groupe. Une famille entière, des jeunes, des vieux,  des couples, une dame qui ressemble à ma tante Raymonde, attablée avec deux jeunes filles rieuses qui l’entourent de leurs bras. Au verso des photos  la date, le lieu mais jamais  le nom des personnes :

St Palais Chemin de la corniche juillet 1965 (celle-là est en noir et blanc, avec les bords crénelés).
Neige sur le Brévent juillet 1980.
Août 1968 Petit Bornand.

La vie d’une famille, ou de plusieurs. Posée sur le trottoir, par terre, dans une valise en carton. Un remake de « Les gens dans l’enveloppe » d’Isabelle Monnin, qui avait quand même acheté les siennes sur Internet.
Je reste avec ces photos dans les mains. Je n‘écrirai pas de livre autour de ces souvenirs,  je ne veux pas les jeter « proprement » en les mettant dans un sac poubelle, ni les ramener devant la maison où j’ai trouvé la valise, elles risqueraient d’être dispersées sur le sol, mouillées de pluie, ce serait pire.
Je referme la valise, la range. Un jour je lui trouverai un endroit. Je ne sais pas quand ni comment.