Eroica

Pierre Ducrozet, EROICA, Grasset, 2015

 C’est un roman sur Jean-Michel Basquiat, dont la vie fut courte et la carrière fulgurante. 1960-1988. Le temps de peindre des tableaux étranges, jamais vus jusqu’alors, vite remarqués, vite connus, vite acclamés, vite vendus, très cher.

La révolte toujours, dès l’enfance. Après les graffitis sur les murs de la ville, les tableaux qui provoquent étonnement, vague dégoût, fascination. Des gribouillages, qui mêlent dessins d’enfants et bouts de phrase ? Voire, c’est de l’art aussi, grimaçant, anatomique, haché, s’inspirant des plus grands peintres. Sur fond « d’une ville en ruines qui secrète rois et démons ». La violence partout, celle des quartiers pauvres, du racisme, de la famille, des relations éphémères.

Le marché lui tombe dessus, « Le fric pleut », le tout New-York se presse pour admirer la star ! Il peint, il vend, il leur en donne de l’artiste maudit. Noir en plus, le révolté insaisissable. Parfait pour l’image, Un produit, Jay-Basquiat ? Bouffé par le milieu de l’art mais le dévorant aussi.

Et les drogues, toujours. L’héroïne et la cocaïne surtout, qui raccrochent à la vie et coupent des autres en même temps : « C’est avec elle qu’il est parvenu à concilier son envie de vivre (intensément) et de mourir dans le même temps. Elle agrandit, elle fore. Elle lui permet d’accroitre sa puissance, d’aller vite – de travailler seize heures d’affilée ». Mais on se lasse vite de Jay, surtout ses compagnes, qui jettent l’éponge les unes après les autres. Les amis aussi, qui changent vite, sauf Andy Warhol, dont la mort annonce la sienne. Peu à peu la maladie, la folie, plus personne, le vent tourne, d’autres artistes arrivent, « le génie consume ». Portrait d’un artiste qui vécut sa vie comme une flèche qui atteint son but à la fin des années 1980. A-t-il subi ? A-t-il choisi ? Un peu tout à la fois sans doute, il a lui-même tracé son chemin, les appels au secours c’était pas son genre. Le bonheur dans la frénésie ?

Pierre Ducrozet conte cette histoire et celle de son époque, d’une écriture incisive, sans trêve, hachée comme la vie de Jay-Basquiat. Il en restitue magistralement les élans, les cassures, les chutes, les choix. Les fait revivre tous et toutes ; et si c’était un peu nous, tous ces gens qui virevoltent, entrent, sortent, confondent le jour et la nuit, à moins que notre jour soit leur nuit ? Vivre un peu mais fort, ou s’économiser jusqu’à l’ennui ? Un beau travail d’écriture sur l’art, la vie, l’humanité, écrit comme peignait Basquiat. Un tableau de mots.

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La végétarienne

Hang Kang, La végétarienne

Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot, Édition Le Serpent à plumes Première édition 2007, édition française 2015

Vous n’aimez pas la viande ? Vous ne savez pas ce qui vous attend… Indépendamment du débat actuel sur la condition animale dans les abattoirs, ce roman nous plonge sur les méandres d’un effet papillon plutôt inattendu. Une jeune femme Yŏnghye, commence par refuser de manger de la viande, quelles que soient les circonstances et les réactions de son entourage. Qui s’étonne, s’inquiète, s’exaspère, s’affole, en vient aux mains… Son père perd le contrôle, son mari la quitte, son beau-frère la désire, sa sœur l’enferme ! Combat d’autant plus acharné que l’héroïne, qui ne s’explique jamais, finit par refuser de manger quoi que ce soit et évolue de plus en plus vers une condition végétale… Qui est fou ? Qui aime vraiment ? Sommes-nous des êtres de nature ou de culture ? Faut-il soigner ceux qui s’aiment étrangement, étouffer des fleurs qui s’épanouissent sur les corps, au risque de les réduire à néant ?

Un roman sur la déraison et la normalité. Le personnage de cette femme liane, résistante avec son corps, pose plus de questions qu’il ne donne de réponses, et c’est tant mieux, car le livre donne à réfléchir longtemps après l’avoir refermé. Une belle littérature, venue de loin et si proche en même temps.

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Marie Redonnet, La femme au colt 45, Le Tripode, 2016

Une femme fuit l’Azirie, ravagée par la guerre et une dictature. Elle ne peut plus être  comédienne dans un théâtre et laisse derrière elle  les gens qu’elle aime. Elle doit survivre avec pour toute protection un colt 45, sa force et son intelligence.  Le colt ne la protègera pas vraiment, et pourtant elle s’y accroche, seul objet qui lui reste après le viol et l’incendie. L’arme disparaîtra, réapparaîtra, fera son travail et finalement ne sera plus utile.

L’écriture de ce roman est simple, mais à coup sûr fruit  d’un énorme travail, comme si chaque mot avait été choisi pour être à sa place exacte dans le texte. L’absence d’émotions exprimées donne toute latitude au lecteur pour en ressentir et le faire entrer dans le monde des errants, des sans feu ni lieu, avec les tombes d’un cimetière pour tout lit.

À chaque fois que Lora remonte et espère s’en sortir,  c’est pour une courte durée, elle redescend bientôt. La vie est ainsi faite à Santaré, sorte de Far West sans pitié qui  évoque d’autres théâtres de guerre, ceux-là bien présents dans l’actualité et dont nous avons vécu les retombées en plein Paris. Et au milieu de tout cela, les livres, le théâtre, la création, l’amitié, les liens sont là, tout n’est pas perdu. Au bout du chemin, Lora n’a plus besoin de protection : « je dois apprendre toute seule à devenir Lora Sander ». Allégorie de l’exil, de la fuite, de la survie, ce récit est aussi celui d’une naissance à un nom, une identité, une individualité. Un texte magistral, ni trop ni trop peu, rigoureux et onirique, saisissant, au vrai sens du terme.

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Geneviève Peigné, L’interlocutrice, Le Nouvel Attila, 2015

Comment rendre leur dignité  aux dernières années de la vie de ceux qui nous ont donné le jour ?  Comment parler de la dégradation des facultés mentales sans tomber dans le pathos, la description de la déchéance, la compassion ? Et comment se consoler du temps qui passe et des liens défaits ?

L’interlocutrice, le livre de Geneviève Peigné, dont elle dit  que sa mère, Odette, est co-auteure,  tente de répondre à ces questions. Odette aimait lire des polars. À la fin de sa vie,   elle a intercalé entre les lignes des livres d’Exbrayat, Agatha Christie, Simenon et d’autres ses propres réponses aux phrases des dialogues, ses commentaires aussi sur les pages de titre. Sa fille retrouve les livres après sa mort et les lit comme des trésors, fenêtres ouvertes sur la lutte de sa mère pour survivre avec une pensée qui se désarticule.

Ce livre raconte un  combat contre la maladie. Non, il n’est pas vide, le cerveau de ceux qui ont « l’Alz » et qui aujourd’hui survivent longtemps après l’apparition des premiers symptômes. Oui, ils essayent, envers et contre tout, de poursuivre ce qu’ils faisaient quand leur tête ne les trahissait pas. Odette s’est battue, toute seule, pour continuer à exister comme un être pensant, lisant. Elle a fait ce qu’elle a pu, pas grand-chose si l’on se situe du côté de la normalité, formidable effort  si on considère sa maladie.

Ce livre est aussi un livre d’amour, comme on le dirait d’une lettre d’amour. Qui d’autre qu’un fils ou une fille aimant  pourrait prêter attention à ces griffonnages, les lire, les relire, les classer, se pencher sur ces ultimes signes d’intelligence, les mettre en valeur,  écrire : Ma mère  était un écrivain ?  Jusqu’à adopter le style syncopé, les phrases courtes, parfois sans verbe, les ruptures de ton, comme pour se mettre au diapason de la pensée qui résiste encore. Un Je t’aime au-delà de la mort.