Au bout du chemin

Au bout du chemin, Ignacio apercevait le clocher de l’église et le toit des maisons de son village au creux du vallon. À l’époque où il y vivait avec sa famille, les rues étaient encaissées, les maisons serrées les unes contre les autres. De hautes cheminées cylindriques (tronconiques) dominaient les toits comme dans tout le Haut-Aragon. Depuis on a ouvert des places, dégagé des espaces, pavé les rues, installé des lampadaires.

Beaucoup de gens ont dans le cœur un village où ont vécu leurs antepasados, dans leur pays ou dans un autre. Un village spécial, qui ne ressemble à aucun autre, où les murs, les toits des maisons, la fontaine sur la place, le lieu où l’on prie, les champs autour leur content mille choses du passé, où la puissance des pierres contracte le temps et rend leur jeunesse à ceux qui y vécurent avant eux. Un village où ils reviennent chercher la douceur du berceau originel, quelque chose des ancêtres disparus, une familiarité avec les lieux comme nulle part ailleurs.

Urdués a existé dans notre imagination bien avant que nous marchions dans ses petites rues avec deux dames qui sont peut-être nos lointaines cousines. C’est mon village spécial, il ne ressemble à aucun autre, il n’est extraordinaire que pour moi. Il a été le point de départ d’un long chemin qui se poursuit encore à des milliers de kilomètres de là, il est aussi le point de retour, le lieu des retrouvailles. Aujourd’hui, à notre arrivée, ils étaient là, Ignacio, Teresa et les autres, ils nous faisaient signe en bas de la dernière descente, nous accompagnaient dans les petites rues. En partant je les emmène avec moi, ils sont avec moi, je suis avec eux.

¡Hasta siempre abuelitos!

 

Passage

 

Le col de Pau est à presque 2 000 m d’altitude. C’est un passage du Béarn à l’Aragon, et aussi vers Saint-Jacques-de-Compostelle, pas le plus fréquenté car il y en a de plus faciles. La montée est longue sur un sentier en lacets et la descente vers la vallée l’est aussi, sans beaucoup d’ombre. À l’époque où mon arrière-grand-père l’empruntait, il y avait un poste de douane. Un habitant d’Urdués nous a raconté que les douaniers montaient à cheval très haut vers le col et les contrebandiers se déplaçaient sans aucune lumière, pour les éviter. Ils faisaient la contrebande d’allumettes, de tissus, de plaques de fer, à dos d’homme ou de mulet. Au col de Pau, le vent souffle fort sur les étendues d’herbe et de pierre qui descendent vers la vallée d’Echo. Juste avant d’arriver au col, un homme pousse des cochons sur le sentier. Ils passeront l’été là-haut et seront nourris avec le colostrum des brebis sur l’estive.

En descendant vers la forêt d’Oza, un isard nous a observés longtemps, sa fine silhouette se découpait sur le ciel, sentinelle immobile.

 

 

 

 

 

Le voyage d’Ignacio

 

À la fin du XIXe siècle, mon arrière-grand-père maternel, Ignacio Aragüés, vivait entre Gurs en Béarn et Urdués en Aragon. Tous les ans, en été, il allait à Urdués moissonner et vendre son blé et y revenait à l’automne pour labourer et semer. Il empruntait les chemins forestiers et les sentiers de montagne, peut-être avec un mulet et un chien. Il faisait le trajet en deux ou trois jours maximum, chaussé d’espadrilles à lacets. Il dormait dans des granges, nombreuses sur le chemin, et faisait sans doute un peu de contrebande d’allumettes. Mon arrière-grand-mère, Teresa Petriz, l’accompagnait parfois pour accoucher à Urdués. Comme eux, des milliers d’Aragonais vivaient entre les deux versants des Pyrénées, travaillant en Béarn ou en Soule comme artisans, journaliers agricoles ou dans les usines de sandales et de bérets. Il y avait parmi eux des femmes que l’on appelait les hirondelles car elles partaient en hiver travailler comme sandalières à Mauléon ou Oloron et revenaient chez elles aux beaux jours pour les travaux des champs.

À la fin de ce mois de juin, avec plusieurs membres de ma famille et un guide, j’ai mis mes pas dans ceux d’Ignacio et de Teresa. Nous sommes partis de la petite maison où ils vivaient à Gurs et en cinq jours avons franchi les quatre-vingt-dix kilomètres qui séparent les deux villages. Nous sommes passés par Oloron-Sainte-Marie, Sarrance, Lescun, le col de Pau, la forêt d’Oza et Siresa pour arriver à Urdués. Nous avons marché dans ces magnifiques paysages le long du gave d’Aspe et du Subordán, les aimant comme nos antepasados  les aimèrent, posant nos yeux là où les posèrent, dans des conditions incomparablement plus confortables que les leurs. Nous avons cheminé à leurs côtés comme si un fil invisible nous reliait les uns aux autres par-delà le temps, sur les mêmes sentiers parcourus.

 

 

La vie par terre

Il fait gris aujourd’hui, comme souvent ces jours-ci. Sur le trottoir près de chez moi, une valise en carton noir, entrouverte. Dans mon quartier on trouve beaucoup de choses au coin des rues et devant les maisons : des petits meubles, des livres, des jouets, de la vaisselle… Les gens les déposent plus qu’ils ne les jettent et les passants se servent. Des objets remis en circulation sans échange d’argent. D’ailleurs ils ne restent pas longtemps sur le trottoir, les bonnes affaires partent vite.
J’ouvre la valise : dedans, de petits albums photos. Ça sert toujours un album photo  et la valise est vintage. Je l’emmène chez moi pour détailler cette aubaine. Dans le premier album, des photos de fleurs. Mais dans le deuxième, le troisième et tous les autres, des photos de gens. Plein de gens, à table, au bord de la mer, à la montagne, posant tout seuls ou en groupe. Une famille entière, des jeunes, des vieux,  des couples, une dame qui ressemble à ma tante Raymonde, attablée avec deux jeunes filles rieuses qui l’entourent de leurs bras. Au verso des photos  la date, le lieu mais jamais  le nom des personnes :

St Palais Chemin de la corniche juillet 1965 (celle-là est en noir et blanc, avec les bords crénelés).
Neige sur le Brévent juillet 1980.
Août 1968 Petit Bornand.

La vie d’une famille, ou de plusieurs. Posée sur le trottoir, par terre, dans une valise en carton. Un remake de « Les gens dans l’enveloppe » d’Isabelle Monnin, qui avait quand même acheté les siennes sur Internet.
Je reste avec ces photos dans les mains. Je n‘écrirai pas de livre autour de ces souvenirs,  je ne veux pas les jeter « proprement » en les mettant dans un sac poubelle, ni les ramener devant la maison où j’ai trouvé la valise, elles risqueraient d’être dispersées sur le sol, mouillées de pluie, ce serait pire.
Je referme la valise, la range. Un jour je lui trouverai un endroit. Je ne sais pas quand ni comment.

 

 

Poussière

La Très grande bibliothèque est un temple du savoir, une cathédrale laïque de connaissances accumulées, Il y règne un silence doré comme le bois des tables et la lumière qui passe à travers les  hautes baies vitrées.
J’ai demandé à consulter les numéros de 1936 du Courrier de La Plata, journal en français destiné aux immigrés de France  en Argentine. Je ne peux consulter que l’année 1936, les  journaux des autres années étant « dans un état qui ne permet pas leur consultation ».
L’agent m’apporte un grand carton que j’ouvre avec componction. L’année 1936  apparaît sous mes yeux, je vais découvrir ce que lisaient les Français d’Argentine il y a quatre-vingt-trois ans, qué emocionante ! Le journal est grand comme Le Monde aujourd’hui, et à sentir l’odeur sèche  qui s’élève des pages, je me demande s’il est souvent consulté. Je ne me le demande pas longtemps d’ailleurs car je commence à éternuer, sous le regard surpris puis silencieusement courroucé des autres consultants. En plus  je ne fais pas que ça, je tousse aussi, mes yeux larmoient, bref je suis allergique au Courrier de La Plata. Tout en me mouchant, ce qui rajoute une couche de désagrément aux perturbations que je provoque,  je repère  une rubrique accrocheuse : « Les livres qu’il faut lire ». Le petit d’Agrello de Gaston Cherau, La chute d’Icare d’Edmond Jaloux, Le laurier d’Apollon de Maurice Bedel. Trois auteurs un peu oubliés aujourd’hui mais qui faisaient l’actualité de l’époque.  Qui se souviendra demain des littérateurs les plus en vue des années 2010 ?

Le carton refermé,   le temple du savoir retrouve sa quiétude et les vedettes du livre d’hier leur sommeil. La prochaine fois je viendrai avec un antihistaminique.

 

 

Pudeur

géo.fr

Un jour de mars  à Oloron-Sainte-Marie, cimetière communal. Je cherche  la tombe de mes grands-parents et de ma tante. Je croise un homme qui m’aborde. Il porte un béret béarnais,  un grand béret noir à large bord, un pantalon en jean et une veste de toile bleue. J’ai quatre-vingt-trois ans, me dit-il, j’habite à côté, je suis tout seul, ma femme est morte, alors je viens me promener ici. Il a l’accent chantant du pays, la voix un peu rocailleuse. Mon fils est mort à trente-sept ans, me dit-il, sur un chantier à Bordeaux. Il a laissé une femme et deux enfants. L’entreprise nous a annoncé qu’il était mort, il était tombé d’un échafaudage, rien de plus. On a demandé des explications, on  a écrit, rien. C’était mon fils, il avait trente-sept ans. C’est des moments qu’on n’oublie pas, non, on n’oublie pas. Il regarde le sol, les Pyrénées au loin et répète : c’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez.

Ils avaient une maison près de Mourenx, j’y allais pour faire le jardin. Une belle maison un peu isolée. Après, sa femme y allait  avec les enfants, l’été. Maintenant je n’y vais plus,  je suis trop vieux, quatre-vingt-trois ans, il hoche la tête. La maison est fermée, les enfants sont grands, ils vont la vendre, je suis à la retraite depuis longtemps, je viens me promener ici l’après-midi.
Ils ne nous ont pas répondu quand on a écrit, on n’a pas su ce qui s’était passé. C’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez, non, on n’oublie pas.
Le vieux monsieur s’éloigne entre les tombes, son grand béret noir sur la tête, vers le champ près du cimetière où paissent des moutons noirs et blancs avec au loin, les Pyrénées.

Cimetière communal

 

L’heure bleue d’Emmanuelle Riva

Emmanuelle Riva

Emmanuelle Riva s’est envolée le 27 janvier dernier. Deux semaines plus tôt,  elle éclairait l’émission de  Laure Adler avec ces paroles :

Je commence à dépasser les bornes de l’âge, je sens qu’on est deux, il y a mon corps et moi, je le sens très fort, il y a une lutte et puis faut pas faire la maline, faut se dépêcher d’être comme tout le monde, faut pas se faire remarquer ! Son rire argentin de jeune fille.

Vivre en artiste c’est quoi ? De l’art  j’en vois chez beaucoup de personnes, l’art de vivre. Mon grand-père était un maçon, il était beau, je suis issue de ces milieux là et je dis bêtement que j’en suis fière.

Les souvenirs sont très vivants pendant que je m’entretiens avec vous, je ne veux pas que vous soyez venue pour rien !

Ça devrait être simple un couple, parce que tout s’intrique, et en même temps on a besoin de liberté. On a besoin d’être seul mais avec les autres. On ne se sent pas seul sauf quand on est un peu malade, parce qu’on a la frousse. Continue reading

L’interlocutrice, Geneviève Peigné, Le Nouvel Attila, 2015

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Comment rendre leur dignité  aux dernières années de la vie de ceux qui nous ont donné le jour ?  Comment parler de la dégradation des facultés mentales sans tomber dans le pathos, la description de la déchéance, la compassion ? Et comment se consoler du temps qui passe et des liens défaits ?

L’interlocutrice, le livre de Geneviève Peigné, dont elle dit  que sa mère, Odette, est co-auteure,  tente de répondre à ces questions. Odette aimait lire des polars. À la fin de sa vie,   elle a intercalé entre les lignes des livres d’Exbrayat, Agatha Christie, Simenon et d’autres ses propres réponses aux phrases des dialogues, ses commentaires aussi sur les pages de titre. Sa fille retrouve les livres après sa mort et les lit comme des trésors, fenêtres ouvertes sur la lutte de sa mère pour survivre avec une pensée qui se désarticule. Continue reading

Vision

 

Vision 1

Je suis allée au marché des Lilas ce matin. Je montais la côte qui y mène, j’étais presque arrivée en haut, et je les ai vus. Mon père et ma mère, marchant vers la bibliothèque. Deux petits vieux maigriots, un peu courbés en avant, de la même taille, elle avec des cheveux courts, lui un peu chauve, les deux en pantalon d’été, avec des chemisettes légères et des chaussures pratiques. J’ai pressé le pas, failli courir pour les rattraper, ils ont tourné le coin de la rue, j’ai accéléré, j’avais peur qu’ils aient disparu comme des fantômes mais non, ils étaient encore là, ils me tournaient le dos en regardant une affiche, je les regardais avidement, oh, est ce qu’on se console jamais d’être orphelin ? Je les ai pris en photo, de dos, mon père et ma mère. À jamais.

Maryse Esterle

29 août 2012

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