Pudeur

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Un jour de mars  à Oloron-Sainte-Marie, cimetière communal. Je cherche  la tombe de mes grands-parents et de ma tante. Je croise un homme qui m’aborde. Il porte un béret béarnais,  un grand béret noir à large bord, un pantalon en jean et une veste de toile bleue. J’ai quatre-vingt-trois ans, me dit-il, j’habite à côté, je suis tout seul, ma femme est morte, alors je viens me promener ici. Il a l’accent chantant du pays, la voix un peu rocailleuse. Mon fils est mort à trente-sept ans, me dit-il, sur un chantier à Bordeaux. Il a laissé une femme et deux enfants. L’entreprise nous a annoncé qu’il était mort, il était tombé d’un échafaudage, rien de plus. On a demandé des explications, on  a écrit, rien. C’était mon fils, il avait trente-sept ans. C’est des moments qu’on n’oublie pas, non, on n’oublie pas. Il regarde le sol, les Pyrénées au loin et répète : c’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez.

Ils avaient une maison près de Mourenx, j’y allais pour faire le jardin. Une belle maison un peu isolée. Après, sa femme y allait  avec les enfants, l’été. Maintenant je n’y vais plus,  je suis trop vieux, quatre-vingt-trois ans, il hoche la tête. La maison est fermée, les enfants sont grands, ils vont la vendre, je suis à la retraite depuis longtemps, je viens me promener ici l’après-midi.
Ils ne nous ont pas répondu quand on a écrit, on n’a pas su ce qui s’était passé. C’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez, non, on n’oublie pas.
Le vieux monsieur s’éloigne entre les tombes, son grand béret noir sur la tête, vers le champ près du cimetière où paissent des moutons noirs et blancs avec au loin, les Pyrénées.

Cimetière communal

 

L’heure bleue d’Emmanuelle Riva

Emmanuelle Riva

Emmanuelle Riva s’est envolée le 27 janvier dernier. Deux semaines plus tôt,  elle éclairait l’émission de  Laure Adler avec ces paroles :

Je commence à dépasser les bornes de l’âge, je sens qu’on est deux, il y a mon corps et moi, je le sens très fort, il y a une lutte et puis faut pas faire la maline, faut se dépêcher d’être comme tout le monde, faut pas se faire remarquer ! Son rire argentin de jeune fille.

Vivre en artiste c’est quoi ? De l’art  j’en vois chez beaucoup de personnes, l’art de vivre. Mon grand-père était un maçon, il était beau, je suis issue de ces milieux là et je dis bêtement que j’en suis fière.

Les souvenirs sont très vivants pendant que je m’entretiens avec vous, je ne veux pas que vous soyez venue pour rien !

Ça devrait être simple un couple, parce que tout s’intrique, et en même temps on a besoin de liberté. On a besoin d’être seul mais avec les autres. On ne se sent pas seul sauf quand on est un peu malade, parce qu’on a la frousse. Continue reading

L’interlocutrice, Geneviève Peigné, Le Nouvel Attila, 2015

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Comment rendre leur dignité  aux dernières années de la vie de ceux qui nous ont donné le jour ?  Comment parler de la dégradation des facultés mentales sans tomber dans le pathos, la description de la déchéance, la compassion ? Et comment se consoler du temps qui passe et des liens défaits ?

L’interlocutrice, le livre de Geneviève Peigné, dont elle dit  que sa mère, Odette, est co-auteure,  tente de répondre à ces questions. Odette aimait lire des polars. À la fin de sa vie,   elle a intercalé entre les lignes des livres d’Exbrayat, Agatha Christie, Simenon et d’autres ses propres réponses aux phrases des dialogues, ses commentaires aussi sur les pages de titre. Sa fille retrouve les livres après sa mort et les lit comme des trésors, fenêtres ouvertes sur la lutte de sa mère pour survivre avec une pensée qui se désarticule. Continue reading

Vision

 

Vision 1

Je suis allée au marché des Lilas ce matin. Je montais la côte qui y mène, j’étais presque arrivée en haut, et je les ai vus. Mon père et ma mère, marchant vers la bibliothèque. Deux petits vieux maigriots, un peu courbés en avant, de la même taille, elle avec des cheveux courts, lui un peu chauve, les deux en pantalon d’été, avec des chemisettes légères et des chaussures pratiques. J’ai pressé le pas, failli courir pour les rattraper, ils ont tourné le coin de la rue, j’ai accéléré, j’avais peur qu’ils aient disparu comme des fantômes mais non, ils étaient encore là, ils me tournaient le dos en regardant une affiche, je les regardais avidement, oh, est ce qu’on se console jamais d’être orphelin ? Je les ai pris en photo, de dos, mon père et ma mère. À jamais.

Maryse Esterle

29 août 2012

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