Comme l’air

 

Entendu sur le quai du métro :

– J’ai pas d’enfants, j’ai pas d’animaux, j’ai pas de copain, j’ai pas de travail. Mais je suis libre, je fais ce que je veux.
-…
– Ce qui m’embête c’est que je suis attachée à ma mère. Dans les livres les gens sont attachés à leur copain et aussi à leur mère. Moi je suis seulement attachée à ma mère.
– C’est pas beaucoup.
– Non mais je fais ce que je veux en fait.

 

République ligne 11

La station République a retrouvé ses couleurs
Le rouge de l’infamie a quitté son front
Épluchée de ses oripeaux en plastique
Elle montre à nouveau ses carreaux blancs
Ça n’a l’air de rien une République toute simple
Dix lettres blanches sur fond bleu
Mais couverte de ce voile de honte
Elle ployait sous l’offense
Et les voyageurs avec
Qui faisaient semblant  de ne rien voir

 



 

Savoure l’instant

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Paisible soirée de septembre. Le métro un peu cahotant emmène ses wagons sur la ligne 11, heureusement promise à un bel avenir de rénovation. Stations connues, parcours habituel, routine bienheureuse du métro parisien. Sursaut à République : la station est rouge vif du sol au plafond. Qu’est-ce que c’est ? Une déco provisoire pour masquer des travaux ? Une pub ? Un revêtement plastifié rouge sur lequel sont dessinées de charmantes saynètes recouvre les murs voûtés : une pimpante Parisienne avec béret rouge et chien-chien en laisse, deux types sympas en train de discuter, un troisième  main tendue vers une montgolfière, un manège, une maison, des ballons, des pigeons, et tous avec les petites bouteilles à la main, c’est tellement plus sympa, avec Coca-Cola. Le nom de la marque domine en blanc, nettement plus grand que celui de la station. Il paraît que Coca-Cola « a choisi de mettre à l’honneur le Paris des Parisiens » – qui se reconnaîtront sans peine dans ces personnages détendus qui gambadent sur les murs – en créant dix mignonnes petites bouteilles représentant les quartiers emblématiques de Paris. Et veut nous faire part de cette heureuse initiative, pas seulement à République, mais aussi à Opéra, Montparnasse, Pigalle et dehors, dans des quartiers ciblés, quelle chance ils ont !

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Rencontre mythique

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Il entre dans le wagon, son téléphone à l’oreille : un bon moment Nadine,  oui, un très bon moment. On dirait un jeune garçon un peu grandi, avec son bermuda et ses chaussettes blanches qui montent haut au-dessus des baskets, le visage rond tout rose du plaisir du bon moment avec Nadine. Meetic ? EDarling ? Disons demain ? Non, il a moins de cinquante ans le veinard.

Il gambade dans sa tête au milieu du wagon, près de la barre centrale, et en oublie les gens autour, seul au monde dans ce wagon de métro surchauffé. Je t’appelle demain Nadine, passe une bonne nuit, à demain, oui c’est ça, à demain, bonne nuit, bonne nuit. Il sourit à ce lendemain qui chante déjà.

Retour de 14 juillet

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Soir du 14 juillet 2018, Paris. À la fin du concert de musique classique de l’orchestre de Radio France, la voix de Stéphane Bern nous invite à chanter la Marseillaise pour soutenir les Bleus (si j’ai bien compris). Le feu d’artifice déploie sa magnificence le long de la tour Eiffel, avec effets spéciaux, petits cœurs roses et chansons d’amour. La foule se disperse, repue de tant d’émotions. Enfin elle essaie. Nous sommes des dizaines de milliers à piétiner pour sortir du Champ de Mars. Rapidement, des plus  malins escaladent deux barrières censées empêcher l’accès à un chantier ouvert près de l’École Militaire. Tant pis si les massifs  de fleurs sont foulés aux pieds. Les bouches de métro Latour Maubourg et École Militaire sont bloquées par des voyageurs à l’arrêt dans l’escalier extérieur. Nous poussons jusqu’aux Invalides, puis vers Concorde et Louvre Rivoli. Les marcheurs sont moins nombreux  et n’occupent plus le centre de la rue. Nous tentons de prendre le métro, ligne 1 direction  Hôtel de Ville. À deux reprises, la porte du wagon bondé s’ouvre, des gens en sortent en trombe, d’autres tentent d’y entrer, ce n’est même pas une bousculade, juste un corps à corps collectif statique et sans issue. Une femme essaie de récupérer sa fille qui s’est imprudemment glissée à l’intérieur, les portes se referment sur ses bras, des mains les maintiennent entrouvertes pour qu’elle puisse extirper la gamine de la masse des voyageurs, mais elle les prend quand même sur les épaules. Elle hurle en espagnol : Me hace daño ! en se frottant les bras. Son mari et ses deux enfants l’entourent sur le quai, ils s’éloignent vers une autre ligne.

Nous partons vers la ligne 7, qui nous amènera à Châtelet. Là, moins de monde, mais une toute petite fille a les pieds coincés dans la porte au moment où elle se ferme. Des mains ouvrent la porte, on dégage l’enfant qui hurle. Sa mère passe tout le trajet à lui embrasser les pieds. Je les vois de dos, les pieds de la fillette contre la bouche de la mère, éperdue.

 

Ticket perdant

 

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Un soir à 22 h, métro parisien, station République. Un homme jeune, accompagné d’une femme de son âge, en accoste un autre qui vient en sens inverse : Il y a des contrôleurs ? L’autre répond Non et passe son chemin. Le couple reprend sa route, visiblement inquiet. Nous descendons en même temps l’escalier qui mène vers le quai de la ligne 11. Les contrôleurs sont là, dans le couloir, en costume kaki, avec des agents RATP au dos traversé du mot « sûreté ». Le jeune homme s’arrête brusquement, attrape sa compagne par le bras, ils reculent. Trop tard, les agents les ont vus, ils s’approchent. Les deux voyageurs se figent. Est-ce qu’ils surjouent, ont-ils autre chose à cacher que l’absence de ticket ? D’ordinaire, dans ce genre de situation, beaucoup essaient de parlementer mais ne prennent pas cet air de panique horrifiée. Pour ces deux-là, l’enjeu paraît majeur, trop d’amendes déjà peut-être, trop de déveine, un rendez-vous qui pourrait changer leur vie et qu’ils vont rater à cause du contrôle ? Brusquement, un drame inconnu dans ce couloir plutôt paisible.

 

Un verre de vin blanc

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Un soir de printemps dans le métro parisien. Je reviens d’une réunion d’écrivains. Après une docte discussion, j’ai bu un  verre de vin blanc posé sur un buffet de radis, de tomates cerises et de cacahuètes.

Le métro avance dans un tunnel de coton, les couleurs vibrent plus que d’habitude mais les bruits sont assourdis, une langueur parcourt les passagers, leur peau brille sous la lumière. En face de moi, une belle créature, homme ou femme, le visage  encadré de cheveux bruns, rêve. Une femme,  le corps appuyé contre le bord du soufflet entre les deux wagons, lit un livre. Si je savais peindre j’en ferais un tableau. Un jeune homme à côté de moi s’est endormi, la tête inclinée sur le côté, paisible. Le sol du wagon est élastique, entre gomme et mousse.

Un verre de vin blanc, un soir de printemps, rend la nuit douce.

Les vieilles gagnent parfois

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Samedi dans le métro. Du monde. Je suis debout et    j’aimerais bien m’asseoir. Youpi une place côté couloir se libère, mais je n’ai pas le temps de m’approcher, un jeune homme  souriant s’y installe. Je me dis Dans vingt ans je le vire à coups de canne celui-là. Chance, station suivante son voisin côté fenêtre s’extirpe de sa place avec une valise qu’il avait coincée entre les jambes. Pour le laisser passer, le fringant jeune homme passe dans le couloir et je me glisse vers le siège laissé libre par l’homme à la valise.

Au même instant, le jovial jeune homme encore debout se fait rafler sa place par une vieille postée à la lisière du carré central qui s’assied d’un coup, le regard en avant. Je la vois de profil à côté de moi, quatre-vingts balais bien tapés, le menton un peu en galoche, les cheveux teints d’un joli blond, des lunettes à monture dorée, le dos droit. Ins-tal-lée. Le jeune homme joyeux  se retrouve tassé avec les autres, debout dans l’espace central, et sourit à un copain derrière nous qui a vu la scène, l’air de dire, gonflée la vieille, t’as vu comment elle m’a carotté la place ! Eh oui, ça t’apprendra à être souriant, jeune homme. Et en pleine forme. Mais sur ce dernier point,  tu n’es pas le seul. Les vieilles ont de la ressource.

 

 

Le dormeur du métro

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La capuche sur la tête chauve-souris à l’envers
Il dort à Place des Fêtes.
Torpeur rapide, rêve léger
Un renard à ses côtés.
Le temps de passer Jourdain et Pyrénées
Il se réveille et saute à Belleville
Comme un chat sur le quai.

La plume

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Elle a vingt ans en face de moi. J’en ai soixante et lui souris. Elle écoute une musique qui ne déborde pas des écouteurs installés dans ses oreilles. Lèvres pulpeuses, joues de pêche, la peau n’a pas encore pris assez de claques, de griffures ou de morsures pour que la vie se voie dessus.

Un voyageur dans l’autre carré la regarde comme le loup qui boufferait la bergère, j’en ferais bien mon quatre-heures mon dîner ou un en-cas à minuit de cette jeune beauté châtain clair au visage rond si féminin. Elle a vu le regard et le renvoie en sourcil levé vers moi, gonflé non, vous ne trouvez pas ?

Oui lui répond mon sourire sur sa bouche, il est gonflé mais il n’approchera pas, je suis là.

Tout bonheur a une fin. À la station Belleville, elle se lève et s’en va sur un dernier sourire. Moi je reste car je descends à Mairie des Lilas. La vie, ça tient à quelques stations de métro parfois.

Dans l’encoignure entre le siège et la paroi du wagon, un éclair de soie orange : une boucle d’oreille en plume, des petites perles blanches accrochées près de l’attache. Elle a gardé l’autre et oublié celle-ci vers ma main, en caresse veloutée déjà embellie par le souvenir qui commence.

 

 



 

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