Valentine

 

Lci

Hier soir 14 février, je préparais un post sur la fête des amoureux, en déplorant le faible nombre de petits cœurs et de bouquets de fleurs entrevus dans le métro parisien, peuplé de passagers remarquablement bougons en cette presque fin d’hiver.
Et puis j’ai suivi le débat sur la fiscalité écologique pendant l’émission « 28 minutes » sur Arte.
Un homme et deux femmes sont invités. La plus  jeune explique l’importance de développer des moyens de transport autres que la voiture. L’homme, après avoir levé les yeux au ciel d’un air amusé, lui répond :

Vous savez,  ce qui m’embête, vous êtes charmante, vous êtes gentille, mais vous n’avez rien compris.

Elle est compétente, persuasive, a préparé son argumentaire… Court silence après l’intervention du monsieur. Vous êtes un peu lapidaire et condescendant, dit l’animatrice de l’émission, mais on entend à peine la fin de sa phrase. La jeune femme  sursaute et reprend son argumentation. La troisième experte, plus âgée, est invitée à « faire l’arbitre » et renchérit  sur les propos de sa voisine.
Je reste la fourchette en l’air (c’est l’heure du dîner), ai-je bien entendu ? Vous êtes charmante, vous êtes gentille, mais vous n‘avez rien compris. Est-ce ainsi qu’une femme peut être traitée, encore aujourd’hui, dans une émission de bonne tenue, sans que personne ne réagisse fermement ? Eh bien oui, c’est possible.

Alors finalement, la journée des amoureux,… Plus tellement envie de parler de petits cœurs et de fleurs moi…

 

Leurs enfants après eux

Leurs enfants après eux, un livre de Nicolas Mathieu. Destin implacable de familles et d’adolescents après l’extinction des hauts fourneaux, quelque part dans l’est de la France, quand le travail manque et que rien ne vient le remplacer, hormis les supermarchés et les parcs de loisirs.
Les vies tournent en rond sans trouver la sortie, marquées par « l’effroyable douceur d’appartenir ».
Souvenir de ces couples de vingt ans, au bord d’un plan d’eau qui rassemblait la jeunesse et les familles des alentours, quelque part entre Sens et Troyes. Leurs ancêtres étaient sans doute bonnetières, briquetiers, bûcherons ou charbonniers. Les garçons avaient tous une canette de bière à la main, et ils n’en buvaient pas qu’une dans l’après-midi, témoins les petits bidons qui pointaient déjà au-dessus de l’élastique de leur maillot. Les filles affairées à s’occuper du ménage de leur mini-installation au bord de l’eau. Des ados qui jouent aux adultes, me suis-je dit, sauf qu’ils ne jouaient pas, car les bébés dans les bras de leurs mères encore minces étaient bien réels, comme l’étaient les couvertures sur lesquelles on voyait des biberons, des couches et tout le matériel pour s’occuper d’un enfant. Ils avaient l’air sérieux déjà, montés d’un coup de l’enfance à l’âge de parent.  Leurs regards fixes, leurs poses de grands. Comme ceux croisés dans les villages déserts de travail du Nord, un chemin, pas deux. Même pas tristes, des rêves mêmes pas brisés, juste entrevus peut-être. Et leurs enfants après eux ?

Un euro

Elle ne retrouve plus  son portable. Panique. Elle cherche dans son sac, dans ses poches, s’agite sur le siège à côté de moi.  Son compagnon, assis en face d’elle, interrompt sa lecture d’un livre et  la rassure : mais non, regarde dans ta poche, là.

Ils ont la cinquantaine tous les deux, elle est blonde, soignée sans afféterie, habillée classe moyenne confortable et simple.  Lui porte un loden beige foncé sur une tenue du même genre, belle carrure, barbe fine et travaillée, regard  incisif.  Les deux au mitan de leur vie, de beaux jours derrière eux, encore beaucoup devant, si tout va bien.

Un homme sale, sentant mauvais, s’arrête dans le passage entre les deux carrés de sièges. Une petite pièce messieurs dames s’il vous plaît. Regard las, tête baissée, il sera peut-être écroulé dans un couloir du métro d’ici quelques minutes. Le couple ne lui prête aucune attention. Transparent. La dame trouve enfin son portable, dans sa poche, là, son compagnon avait raison. Elle soupire de soulagement et sourit.  Ils reprennent leur lecture attentive, lui de son  gros livre, elle d’un plus petit. Le miséreux est toujours là, silencieux. Je sors un euro de mon sac  et le lui donne. Le monsieur me regarde d’un air réprobateur, vous savez bien qu’on ne fait pas ce genre de choses, voyons ! semble-t-il dire. Je pourrais lui renvoyer la réflexion. Le miséreux s’en va.

 

 

La gloire et le sacrifice

 

Détail du monument aux morts de Quinsac  en Gironde. Dans la partie supérieure est sculpté un médaillon représentant le visage de terreur de Pierre Schnegg, fils du sculpteur, disparu à 21 ans dans la bataille du Chemin des Dames, le 16 avril 1917.
Son corps n’a jamais été retrouvé. *

À côté de l’Hôtel de Ville de Paris, une exposition  sur les objets du quotidien des poilus  pendant la guerre de 14-18  est affichée sur de grands panneaux. Sur l’un d’eux, ces mots :

« À travers cette magnifique exposition, c’est un hommage sobre, digne et accessible à toutes et tous que nous rendons à ceux qui ont contribué par leur sacrifice à l’Histoire de notre Nation et à l’espérance d’un monde de paix et de fraternité. » Anne Hidalgo, Maire de Paris

Sacrifice :

  • Offrande à une divinité et, en particulier, immolation de victimes.
  • Effort volontairement produit, peine volontairement acceptée dans un dessein religieux d’expiation ou d’intercession.
  • Renoncement volontaire à quelque chose, perte qu’on accepte, privation, en particulier sur le plan financier : Faire de grands sacrifices pour ses enfants. *

Si quelques-uns ont écrit des journaux de guerre transformés parfois  en livres après les hostilités, la majorité des poilus s’est tue. Ils n’ont rien dit des tranchées, du froid, de la faim, des corps déchiquetés, de la brutalité de certains officiers et hauts gradés, du déluge de fer et de feu qui s’abattait sur eux. Ils ont gardé le silence sur les blessures du corps et celles de l’esprit. Des soldats ont été appelés les trembleurs de guerre, pris d’irrépressibles spasmes longtemps après les  combats. D’autres ont été retrouvés sur les champs de bataille en position fœtale, incapables de bouger, en l’absence de  toute atteinte organique. Le stress post traumatique n’existait pas et l’heure était à la gloire du « sacrifice consenti » et aux élans patriotiques pour sauver la France. La souffrance et le désespoir n’avaient pas leur place dans cette histoire, bâillonnés par le  discours officiel qui poursuivait et poursuit encore sa route sur les décombres. Continue reading

Comme l’air

 

Entendu sur le quai du métro :

– J’ai pas d’enfants, j’ai pas d’animaux, j’ai pas de copain, j’ai pas de travail. Mais je suis libre, je fais ce que je veux.
-…
– Ce qui m’embête c’est que je suis attachée à ma mère. Dans les livres les gens sont attachés à leur copain et aussi à leur mère. Moi je suis seulement attachée à ma mère.
– C’est pas beaucoup.
– Non mais je fais ce que je veux en fait.

 

Le marronnier électrique

Sciences et avenir

L’été s’achève, et avec lui sa moisson de nouvelles, d’étonnements et de trouvailles, à l’ombre des grands arbres  étendant leur ombre fraîche sur la canicule. Une découverte surprenante  est apparue au mois d’août dans un journal très observateur : les plus de 60 ans  aiment aussi ! « Laurence  a rencontré Kirk il y a cinq mois et quand elle parle du couple qu’ils forment désormais, elle dit que c’est « une passion ». Elle a 66 ans, il en a 70 ».
Bam !!!!  Incroyable mais vrai !  Les seniors se rencontrent, tombent amoureux et en redemandent ! C’est bien simple, « C’est complètement magnétique entre lui et moi. Comme deux aimants, c’est irrésistible (…).  Il me touche, je suis électrique des pieds à la tête ».
Elle n’exagère pas un peu Laurence ? Ou Jeanine, ou Brigitte, ou Maryse, de toute façon les prénoms ont été changés. Non, elle est  amoureuse et ce n’est pas du tout platonique. Ah bon ? On peut encore penser à ça à cet âge-là ? Vite, une interview  s’impose! D’où il ressort que la vision de la photo de Kirk a produit  un flash immédiat sur Laurence, réciproque heureusement. Qu’ils aiment le même vin, ont vécu des  histoires semblables, ont les mêmes goûts et s’en émerveillent, bref, ils s’aiment, à tel point que Kirk a dit à Laurence : « N’aie pas peur que l’on s’aime trop, c’est un amour éternel qui commence ».
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Les Poucets

 

hts-Lyon.com

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Un TER dans le sud-ouest de la France, au printemps. Il fait beau, il y a du monde, des voyageurs sont assis par terre, c’est presque comme en été. Une famille espagnole monte dans le train, les parents et trois jeunes garçons, deux jumeaux de dix ans et un gamin plus jeune, huit ans peut-être. Ils sont tous très gais et très beaux. Les parents s’assoient l’un en face de l’autre sur deux banquettes, les enfants ensemble sur une autre. Le père ouvre son ordinateur portable, la mère le sien. Faute de mieux, ils les mettent sur leurs genoux et tapent sur le clavier. Lui est peut-être avocat, elle styliste, ou l’inverse ? Ils règlent des affaires sérieuses, concentrés, tête baissée. Les enfants ont chacun une tablette ou un téléphone portable et se plongent dans leur écran en souriant. Ils les échangent, l’un prend la tablette de l’autre et lui donne son portable. Ils jouent à des jeux d’adresse avec de petits gremlins qui descendent en roulant le long de lignes colorées et explosent de temps en temps.
Le voyage dure trois heures. Pas une seule fois parents et enfants n’ont échangé un regard, à peine une parole. Les autres voyageurs, indifférents par principe, finissent par remarquer cette famille étrange, joyeuse et en morceaux, aux yeux braqués sur les écrans.  Étonnement, consternation, haussements d’épaule imperceptibles. Et encore, ils n’ont pas de puce implantée sous la peau. Pas encore.

 

Les mamans et les papas

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Quel sera l’avenir de ces  ados fumeurs croisés sur le quai de la gare d’Avesnes sur Helpe, 15 % de chômeurs, l’industrie textile en berne et rien pour la remplacer ? Première issue après l’école ratée : la maternité à seize ou dix-sept ans pour bon nombre de filles du coin. Les animatrices de la plate-forme d’appui aux décrocheurs, chargées de prendre contact avec les jeunes sortis de l’école sans diplôme, se cassent les dents sur les rayons biberons tétines bavoirs lingettes des supermarchés du coin : elles ont organisé un « stage de relooking » : maquillage, soin de la peau, vêtements, etc. « Les jeunes mamans », comme les appellent les travailleurs sociaux, n’en ont rien à faire, du stage relooking, elles élèvent leurs enfants, touchent le RSA couple avec le « papa » et envisagent à dix-neuf ans d’avoir un deuxième enfant.
Elles ne s’intéressent à rien, disent les animatrices égarées au milieu des tétines et des biberons, mais si, elles s’intéressent à leurs enfants, elles sont des « mamans » et ont arrêté l’école ou l‘apprentissage au premier signe de grossesse. Elles vivent leur destin comme un choix évident, une fonction naturelle, aussi incontestable que celle d’être nées quand leur mère avait seize ans.
Par ici les jeunes ne bougent pas, dit Soraya, animatrice au centre social, qui promène vaillamment son teint bronzé nature et son nom arabe sur cette terre FN, ils ne veulent pas aller à Maubeuge, ils ont peur des Maghrébins. On ne sait pas comment les accrocher, ni à quoi.

Petit homme

Au cours de  mes années dans le Nord, j’ai circulé sur le réseau des trains locaux, loin des TGV qui relient les grandes villes entre elles. Je suis allée dans l’Avesnois, une région rurale,  à l’est  de Valenciennes, limitrophe de la Belgique et des Ardennes. Le voyage de Lille à Avesnes est aussi long que de Lille à Paris, alors que la distance est deux fois moindre. Ces trains sont empruntés par des collégiens et lycéens  qui stationnent en groupe sur le quai des gares. Tranche de vie.

 

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Sur le quai de la gare d’Avesnes-sur-Helpe, des ados très jeunes, tout blonds, attendent le train qui les emmènera vers Aulnoye. Ils fument tous. Un gamin plutôt maigriot aspire les bouffées de sa cigarette en marchant lentement, les bras un peu écartés du corps. Il gonfle les joues quand la fumée entre dans sa bouche et souffle fort pour l’en expulser. Il a une coupe à la mode, les cheveux très courts sur les côtés et plus fournis sur le haut de la tête. Il tapote la cendre de sa cigarette en tendant le bras loin devant lui, de l’air indifférent du type qui a fait ça toute sa vie, genre je fume, c’est mon métier. Il boit un jus de fruits au goulot d’une bouteille en plastique, sans doute de la framboise ou de la grenadine (mais est-ce que les minos d’aujourd’hui boivent de la grenadine ?). Il penche un peu trop la tête en arrière en avalant le liquide et retrousse la lèvre supérieure après avoir fini, comme s’il venait de prendre une rasade de whisky, genre John Wayne dans l’Amazone aux yeux verts. Il en fait des tonnes pour attirer l’attention des filles assises sur un banc, mais elles sont concentrées sur leur discussion avec un autre garçon aussi longiligne que lui. Pas facile de sortir du lot quand on a treize ans…

Pudeur

géo.fr

Un jour de mars  à Oloron-Sainte-Marie, cimetière communal. Je cherche  la tombe de mes grands-parents et de ma tante. Je croise un homme qui m’aborde. Il porte un béret béarnais,  un grand béret noir à large bord, un pantalon en jean et une veste de toile bleue. J’ai quatre-vingt-trois ans, me dit-il, j’habite à côté, je suis tout seul, ma femme est morte, alors je viens me promener ici. Il a l’accent chantant du pays, la voix un peu rocailleuse. Mon fils est mort à trente-sept ans, me dit-il, sur un chantier à Bordeaux. Il a laissé une femme et deux enfants. L’entreprise nous a annoncé qu’il était mort, il était tombé d’un échafaudage, rien de plus. On a demandé des explications, on  a écrit, rien. C’était mon fils, il avait trente-sept ans. C’est des moments qu’on n’oublie pas, non, on n’oublie pas. Il regarde le sol, les Pyrénées au loin et répète : c’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez.

Ils avaient une maison près de Mourenx, j’y allais pour faire le jardin. Une belle maison un peu isolée. Après, sa femme y allait  avec les enfants, l’été. Maintenant je n’y vais plus,  je suis trop vieux, quatre-vingt-trois ans, il hoche la tête. La maison est fermée, les enfants sont grands, ils vont la vendre, je suis à la retraite depuis longtemps, je viens me promener ici l’après-midi.
Ils ne nous ont pas répondu quand on a écrit, on n’a pas su ce qui s’était passé. C’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez, non, on n’oublie pas.
Le vieux monsieur s’éloigne entre les tombes, son grand béret noir sur la tête, vers le champ près du cimetière où paissent des moutons noirs et blancs avec au loin, les Pyrénées.

Cimetière communal

 

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