Ah Dieu ! que la guerre est jolie

 

Très sobre monument aux morts installé par la Ville de Paris en novembre 2018 le long du cimetière du Père Lachaise. La liste  des plus de cent mille morts et disparus parisiens forme un impressionnant ruban, noms écrits en blanc sur fond bleu canon de fusil, couleur mortuaire pour l’enterrement d’une génération.
Ils sont classés par année et par ordre alphabétique. Alignement impeccable. Même les disparus sont bien rangés sous le titre « années inconnues », près de l’entrée du cimetière. Tout est parfait, on n’a oublié personne.
Dommage que l’âge des morts n’ait pas été inscrit à côté de leur identité : dix-huit ans, vingt ans, vingt-cinq ans ? Les hommes valides furent mobilisés jusqu’à l’âge de quarante-sept ans, mais les plus jeunes partaient en première ligne. Ils portent des noms de tous les jours  et des prénoms  qui reviennent à la mode : Achille, Arthur, Louis, Jules, Émile, Charles.
Tiens, un Lafrance et plusieurs Lallemand. Sont-ils morts côte à côte, René Lafrance et Edmond Lallemand, au début de la guerre ou bien plus tard ? Qu’importe, chaque guerre a sa beauté, sa poésie, son charme, ses commémorations, ses hommages,  ses mots pour justifier la mort de masse. Aux morts de la Grande Guerre, Paris à ses enfants, à leur trépas sacré.
Près de l’entrée du cimetière, un attroupement : des touristes, un groupe d’officiels, des étudiants ? Non, la soupe populaire de la Ville de Paris, hommes d’un côté, femmes de l’autre. Elle s’appelle Cœur de Paris.

Le titre du post est un vers de Guillaume Apollinaire, extrait de Calligrammes, l’Adieu du cavalier, 1918.

 

 

Maman, tu as mis ta cape à l’envers !

Photo Centro Mujer Cabanillas, Espagne

Aujourd’hui 8 mars, c’est la journée internationale des droits des femmes. La première eut lieu le 28 février 1909 aux États-Unis, parrainée par le parti socialiste d’Amérique. Une autre journée eut lieu le 19 mars 1911, internationale celle-là, à l’appel de Clara Zetkin, une féministe allemande qui soutint activement le droit au travail des femmes, contesté au sein même du mouvement ouvrier. Deux types de revendications à l’époque : l’amélioration des conditions de travail et l’obtention du droit de vote. Les Nations Unies ont officialisé cette journée à travers le monde en 1975, parmi 87 journées internationales (!). Il s’agit ce jour-là de parler des conditions de vie des femmes : travail, famille, santé, droits, etc. Et aussi de faire remarquer que l’inégalité fondamentale reste celle du partage des tâches domestiques au sein du foyer, qui en entraîne bien d‘autres : les femmes travaillent plus à temps partiel (ça tombe bien, il y a de l’offre pour ça), sont moins présentes en politique ou dans l’engagement associatif, prévoient leur vie professionnelle et donc leurs études en fonction de leur rôle au sein de la famille, jonglent souvent avec deux ou trois journées en une…
Allez, c’est pas tout ça, remettons nos tabliers (pardon, nos capes à l’envers), le ménage n’attend pas !

Valentine

 

Lci

Hier soir 14 février, je préparais un post sur la fête des amoureux, en déplorant le faible nombre de petits cœurs et de bouquets de fleurs entrevus dans le métro parisien, peuplé de passagers remarquablement bougons en cette presque fin d’hiver.
Et puis j’ai suivi le débat sur la fiscalité écologique pendant l’émission « 28 minutes » sur Arte.
Un homme et deux femmes sont invités. La plus  jeune explique l’importance de développer des moyens de transport autres que la voiture. L’homme, après avoir levé les yeux au ciel d’un air amusé, lui répond :

Vous savez,  ce qui m’embête, vous êtes charmante, vous êtes gentille, mais vous n’avez rien compris.

Elle est compétente, persuasive, a préparé son argumentaire… Court silence après l’intervention du monsieur. Vous êtes un peu lapidaire et condescendant, dit l’animatrice de l’émission, mais on entend à peine la fin de sa phrase. La jeune femme  sursaute et reprend son argumentation. La troisième experte, plus âgée, est invitée à « faire l’arbitre » et renchérit  sur les propos de sa voisine.
Je reste la fourchette en l’air (c’est l’heure du dîner), ai-je bien entendu ? Vous êtes charmante, vous êtes gentille, mais vous n‘avez rien compris. Est-ce ainsi qu’une femme peut être traitée, encore aujourd’hui, dans une émission de bonne tenue, sans que personne ne réagisse fermement ? Eh bien oui, c’est possible.

Alors finalement, la journée des amoureux,… Plus tellement envie de parler de petits cœurs et de fleurs moi…

 

Leurs enfants après eux

Leurs enfants après eux, un livre de Nicolas Mathieu. Destin implacable de familles et d’adolescents après l’extinction des hauts fourneaux, quelque part dans l’est de la France, quand le travail manque et que rien ne vient le remplacer, hormis les supermarchés et les parcs de loisirs.
Les vies tournent en rond sans trouver la sortie, marquées par « l’effroyable douceur d’appartenir ».
Souvenir de ces couples de vingt ans, au bord d’un plan d’eau qui rassemblait la jeunesse et les familles des alentours, quelque part entre Sens et Troyes. Leurs ancêtres étaient sans doute bonnetières, briquetiers, bûcherons ou charbonniers. Les garçons avaient tous une canette de bière à la main, et ils n’en buvaient pas qu’une dans l’après-midi, témoins les petits bidons qui pointaient déjà au-dessus de l’élastique de leur maillot. Les filles affairées à s’occuper du ménage de leur mini-installation au bord de l’eau. Des ados qui jouent aux adultes, me suis-je dit, sauf qu’ils ne jouaient pas, car les bébés dans les bras de leurs mères encore minces étaient bien réels, comme l’étaient les couvertures sur lesquelles on voyait des biberons, des couches et tout le matériel pour s’occuper d’un enfant. Ils avaient l’air sérieux déjà, montés d’un coup de l’enfance à l’âge de parent.  Leurs regards fixes, leurs poses de grands. Comme ceux croisés dans les villages déserts de travail du Nord, un chemin, pas deux. Même pas tristes, des rêves mêmes pas brisés, juste entrevus peut-être. Et leurs enfants après eux ?

Un euro

Elle ne retrouve plus  son portable. Panique. Elle cherche dans son sac, dans ses poches, s’agite sur le siège à côté de moi.  Son compagnon, assis en face d’elle, interrompt sa lecture d’un livre et  la rassure : mais non, regarde dans ta poche, là.

Ils ont la cinquantaine tous les deux, elle est blonde, soignée sans afféterie, habillée classe moyenne confortable et simple.  Lui porte un loden beige foncé sur une tenue du même genre, belle carrure, barbe fine et travaillée, regard  incisif.  Les deux au mitan de leur vie, de beaux jours derrière eux, encore beaucoup devant, si tout va bien.

Un homme sale, sentant mauvais, s’arrête dans le passage entre les deux carrés de sièges. Une petite pièce messieurs dames s’il vous plaît. Regard las, tête baissée, il sera peut-être écroulé dans un couloir du métro d’ici quelques minutes. Le couple ne lui prête aucune attention. Transparent. La dame trouve enfin son portable, dans sa poche, là, son compagnon avait raison. Elle soupire de soulagement et sourit.  Ils reprennent leur lecture attentive, lui de son  gros livre, elle d’un plus petit. Le miséreux est toujours là, silencieux. Je sors un euro de mon sac  et le lui donne. Le monsieur me regarde d’un air réprobateur, vous savez bien qu’on ne fait pas ce genre de choses, voyons ! semble-t-il dire. Je pourrais lui renvoyer la réflexion. Le miséreux s’en va.

 

 

La gloire et le sacrifice

 

Détail du monument aux morts de Quinsac  en Gironde. Dans la partie supérieure est sculpté un médaillon représentant le visage de terreur de Pierre Schnegg, fils du sculpteur, disparu à 21 ans dans la bataille du Chemin des Dames, le 16 avril 1917.
Son corps n’a jamais été retrouvé. *

À côté de l’Hôtel de Ville de Paris, une exposition  sur les objets du quotidien des poilus  pendant la guerre de 14-18  est affichée sur de grands panneaux. Sur l’un d’eux, ces mots :

« À travers cette magnifique exposition, c’est un hommage sobre, digne et accessible à toutes et tous que nous rendons à ceux qui ont contribué par leur sacrifice à l’Histoire de notre Nation et à l’espérance d’un monde de paix et de fraternité. » Anne Hidalgo, Maire de Paris

Sacrifice :

  • Offrande à une divinité et, en particulier, immolation de victimes.
  • Effort volontairement produit, peine volontairement acceptée dans un dessein religieux d’expiation ou d’intercession.
  • Renoncement volontaire à quelque chose, perte qu’on accepte, privation, en particulier sur le plan financier : Faire de grands sacrifices pour ses enfants. *

Si quelques-uns ont écrit des journaux de guerre transformés parfois  en livres après les hostilités, la majorité des poilus s’est tue. Ils n’ont rien dit des tranchées, du froid, de la faim, des corps déchiquetés, de la brutalité de certains officiers et hauts gradés, du déluge de fer et de feu qui s’abattait sur eux. Ils ont gardé le silence sur les blessures du corps et celles de l’esprit. Des soldats ont été appelés les trembleurs de guerre, pris d’irrépressibles spasmes longtemps après les  combats. D’autres ont été retrouvés sur les champs de bataille en position fœtale, incapables de bouger, en l’absence de  toute atteinte organique. Le stress post traumatique n’existait pas et l’heure était à la gloire du « sacrifice consenti » et aux élans patriotiques pour sauver la France. La souffrance et le désespoir n’avaient pas leur place dans cette histoire, bâillonnés par le  discours officiel qui poursuivait et poursuit encore sa route sur les décombres. Continue reading

Comme l’air

 

Entendu sur le quai du métro :

– J’ai pas d’enfants, j’ai pas d’animaux, j’ai pas de copain, j’ai pas de travail. Mais je suis libre, je fais ce que je veux.
-…
– Ce qui m’embête c’est que je suis attachée à ma mère. Dans les livres les gens sont attachés à leur copain et aussi à leur mère. Moi je suis seulement attachée à ma mère.
– C’est pas beaucoup.
– Non mais je fais ce que je veux en fait.

 

Le marronnier électrique

Sciences et avenir

L’été s’achève, et avec lui sa moisson de nouvelles, d’étonnements et de trouvailles, à l’ombre des grands arbres  étendant leur ombre fraîche sur la canicule. Une découverte surprenante  est apparue au mois d’août dans un journal très observateur : les plus de 60 ans  aiment aussi ! « Laurence  a rencontré Kirk il y a cinq mois et quand elle parle du couple qu’ils forment désormais, elle dit que c’est « une passion ». Elle a 66 ans, il en a 70 ».
Bam !!!!  Incroyable mais vrai !  Les seniors se rencontrent, tombent amoureux et en redemandent ! C’est bien simple, « C’est complètement magnétique entre lui et moi. Comme deux aimants, c’est irrésistible (…).  Il me touche, je suis électrique des pieds à la tête ».
Elle n’exagère pas un peu Laurence ? Ou Jeanine, ou Brigitte, ou Maryse, de toute façon les prénoms ont été changés. Non, elle est  amoureuse et ce n’est pas du tout platonique. Ah bon ? On peut encore penser à ça à cet âge-là ? Vite, une interview  s’impose! D’où il ressort que la vision de la photo de Kirk a produit  un flash immédiat sur Laurence, réciproque heureusement. Qu’ils aiment le même vin, ont vécu des  histoires semblables, ont les mêmes goûts et s’en émerveillent, bref, ils s’aiment, à tel point que Kirk a dit à Laurence : « N’aie pas peur que l’on s’aime trop, c’est un amour éternel qui commence ».
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Les Poucets

 

hts-Lyon.com

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Un TER dans le sud-ouest de la France, au printemps. Il fait beau, il y a du monde, des voyageurs sont assis par terre, c’est presque comme en été. Une famille espagnole monte dans le train, les parents et trois jeunes garçons, deux jumeaux de dix ans et un gamin plus jeune, huit ans peut-être. Ils sont tous très gais et très beaux. Les parents s’assoient l’un en face de l’autre sur deux banquettes, les enfants ensemble sur une autre. Le père ouvre son ordinateur portable, la mère le sien. Faute de mieux, ils les mettent sur leurs genoux et tapent sur le clavier. Lui est peut-être avocat, elle styliste, ou l’inverse ? Ils règlent des affaires sérieuses, concentrés, tête baissée. Les enfants ont chacun une tablette ou un téléphone portable et se plongent dans leur écran en souriant. Ils les échangent, l’un prend la tablette de l’autre et lui donne son portable. Ils jouent à des jeux d’adresse avec de petits gremlins qui descendent en roulant le long de lignes colorées et explosent de temps en temps.
Le voyage dure trois heures. Pas une seule fois parents et enfants n’ont échangé un regard, à peine une parole. Les autres voyageurs, indifférents par principe, finissent par remarquer cette famille étrange, joyeuse et en morceaux, aux yeux braqués sur les écrans.  Étonnement, consternation, haussements d’épaule imperceptibles. Et encore, ils n’ont pas de puce implantée sous la peau. Pas encore.

 

Les mamans et les papas

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Quel sera l’avenir de ces  ados fumeurs croisés sur le quai de la gare d’Avesnes sur Helpe, 15 % de chômeurs, l’industrie textile en berne et rien pour la remplacer ? Première issue après l’école ratée : la maternité à seize ou dix-sept ans pour bon nombre de filles du coin. Les animatrices de la plate-forme d’appui aux décrocheurs, chargées de prendre contact avec les jeunes sortis de l’école sans diplôme, se cassent les dents sur les rayons biberons tétines bavoirs lingettes des supermarchés du coin : elles ont organisé un « stage de relooking » : maquillage, soin de la peau, vêtements, etc. « Les jeunes mamans », comme les appellent les travailleurs sociaux, n’en ont rien à faire, du stage relooking, elles élèvent leurs enfants, touchent le RSA couple avec le « papa » et envisagent à dix-neuf ans d’avoir un deuxième enfant.
Elles ne s’intéressent à rien, disent les animatrices égarées au milieu des tétines et des biberons, mais si, elles s’intéressent à leurs enfants, elles sont des « mamans » et ont arrêté l’école ou l‘apprentissage au premier signe de grossesse. Elles vivent leur destin comme un choix évident, une fonction naturelle, aussi incontestable que celle d’être nées quand leur mère avait seize ans.
Par ici les jeunes ne bougent pas, dit Soraya, animatrice au centre social, qui promène vaillamment son teint bronzé nature et son nom arabe sur cette terre FN, ils ne veulent pas aller à Maubeuge, ils ont peur des Maghrébins. On ne sait pas comment les accrocher, ni à quoi.

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