Les Poucets

 

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Un TER dans le sud-ouest de la France, au printemps. Il fait beau, il y a du monde, des voyageurs sont assis par terre, c’est presque comme en été. Une famille espagnole monte dans le train, les parents et trois jeunes garçons, deux jumeaux de dix ans et un gamin plus jeune, huit ans peut-être. Ils sont tous très gais et très beaux. Les parents s’assoient l’un en face de l’autre sur deux banquettes, les enfants ensemble sur une autre. Le père ouvre son ordinateur portable, la mère le sien. Faute de mieux, ils les mettent sur leurs genoux et tapent sur le clavier. Lui est peut-être avocat, elle styliste, ou l’inverse ? Ils règlent des affaires sérieuses, concentrés, tête baissée. Les enfants ont chacun une tablette ou un téléphone portable et se plongent dans leur écran en souriant. Ils les échangent, l’un prend la tablette de l’autre et lui donne son portable. Ils jouent à des jeux d’adresse avec de petits gremlins qui descendent en roulant le long de lignes colorées et explosent de temps en temps.
Le voyage dure trois heures. Pas une seule fois parents et enfants n’ont échangé un regard, à peine une parole. Les autres voyageurs, indifférents par principe, finissent par remarquer cette famille étrange, joyeuse et en morceaux, aux yeux braqués sur les écrans.  Étonnement, consternation, haussements d’épaule imperceptibles. Et encore, ils n’ont pas de puce implantée sous la peau. Pas encore.

 

Les mamans et les papas

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Quel sera l’avenir de ces  ados fumeurs croisés sur le quai de la gare d’Avesnes sur Helpe, 15 % de chômeurs, l’industrie textile en berne et rien pour la remplacer ? Première issue après l’école ratée : la maternité à seize ou dix-sept ans pour bon nombre de filles du coin. Les animatrices de la plate-forme d’appui aux décrocheurs, chargées de prendre contact avec les jeunes sortis de l’école sans diplôme, se cassent les dents sur les rayons biberons tétines bavoirs lingettes des supermarchés du coin : elles ont organisé un « stage de relooking » : maquillage, soin de la peau, vêtements, etc. « Les jeunes mamans », comme les appellent les travailleurs sociaux, n’en ont rien à faire, du stage relooking, elles élèvent leurs enfants, touchent le RSA couple avec le “papa” et envisagent à dix-neuf ans d’avoir un deuxième enfant.
Elles ne s’intéressent à rien, disent les animatrices égarées au milieu des tétines et des biberons, mais si, elles s’intéressent à leurs enfants, elles sont des « mamans » et ont arrêté l’école ou l‘apprentissage au premier signe de grossesse. Elles vivent leur destin comme un choix évident, une fonction naturelle, aussi incontestable que celle d’être nées quand leur mère avait seize ans.
Par ici les jeunes ne bougent pas, dit Soraya, animatrice au centre social, qui promène vaillamment son teint bronzé nature et son nom arabe sur cette terre FN, ils ne veulent pas aller à Maubeuge, ils ont peur des Maghrébins. On ne sait pas comment les accrocher, ni à quoi.

Petit homme

Au cours de  mes années dans le Nord, j’ai circulé sur le réseau des trains locaux, loin des TGV qui relient les grandes villes entre elles. Je suis allée dans l’Avesnois, une région rurale,  à l’est  de Valenciennes, limitrophe de la Belgique et des Ardennes. Le voyage de Lille à Avesnes est aussi long que de Lille à Paris, alors que la distance est deux fois moindre. Ces trains sont empruntés par des collégiens et lycéens  qui stationnent en groupe sur le quai des gares. Tranche de vie.

 

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Sur le quai de la gare d’Avesnes-sur-Helpe, des ados très jeunes, tout blonds, attendent le train qui les emmènera vers Aulnoye. Ils fument tous. Un gamin plutôt maigriot aspire les bouffées de sa cigarette en marchant lentement, les bras un peu écartés du corps. Il gonfle les joues quand la fumée entre dans sa bouche et souffle fort pour l’en expulser. Il a une coupe à la mode, les cheveux très courts sur les côtés et plus fournis sur le haut de la tête. Il tapote la cendre de sa cigarette en tendant le bras loin devant lui, de l’air indifférent du type qui a fait ça toute sa vie, genre je fume, c’est mon métier. Il boit un jus de fruits au goulot d’une bouteille en plastique, sans doute de la framboise ou de la grenadine (mais est-ce que les minos d’aujourd’hui boivent de la grenadine ?). Il penche un peu trop la tête en arrière en avalant le liquide et retrousse la lèvre supérieure après avoir fini, comme s’il venait de prendre une rasade de whisky, genre John Wayne dans l’Amazone aux yeux verts. Il en fait des tonnes pour attirer l’attention des filles assises sur un banc, mais elles sont concentrées sur leur discussion avec un autre garçon aussi longiligne que lui. Pas facile de sortir du lot quand on a treize ans…

Pudeur

géo.fr

Un jour de mars  à Oloron-Sainte-Marie, cimetière communal. Je cherche  la tombe de mes grands-parents et de ma tante. Je croise un homme qui m’aborde. Il porte un béret béarnais,  un grand béret noir à large bord, un pantalon en jean et une veste de toile bleue. J’ai quatre-vingt-trois ans, me dit-il, j’habite à côté, je suis tout seul, ma femme est morte, alors je viens me promener ici. Il a l’accent chantant du pays, la voix un peu rocailleuse. Mon fils est mort à trente-sept ans, me dit-il, sur un chantier à Bordeaux. Il a laissé une femme et deux enfants. L’entreprise nous a annoncé qu’il était mort, il était tombé d’un échafaudage, rien de plus. On a demandé des explications, on  a écrit, rien. C’était mon fils, il avait trente-sept ans. C’est des moments qu’on n’oublie pas, non, on n’oublie pas. Il regarde le sol, les Pyrénées au loin et répète : c’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez.

Ils avaient une maison près de Mourenx, j’y allais pour faire le jardin. Une belle maison un peu isolée. Après, sa femme y allait  avec les enfants, l’été. Maintenant je n’y vais plus,  je suis trop vieux, quatre-vingt-trois ans, il hoche la tête. La maison est fermée, les enfants sont grands, ils vont la vendre, je suis à la retraite depuis longtemps, je viens me promener ici l’après-midi.
Ils ne nous ont pas répondu quand on a écrit, on n’a pas su ce qui s’était passé. C’est des moments qu’on n’oublie pas, vous savez, non, on n’oublie pas.
Le vieux monsieur s’éloigne entre les tombes, son grand béret noir sur la tête, vers le champ près du cimetière où paissent des moutons noirs et blancs avec au loin, les Pyrénées.

Cimetière communal

 

Ma mère s’appelait Fernand

 

Mère Esterle

 

Quand ma mère est venue au monde, il y a un siècle, elle s’appela Marie Puyou, c’est-à-dire qu’elle porta le prénom que ses parents lui avaient donné et le nom de son père. C’était le cas de toutes les filles de parents mariés à l’époque. Puis elle se maria à son tour et même si légalement elle s’appelait toujours Mademoiselle Marie Puyou, elle devint Madame Fernand Esterle pour ses amis, ses collègues, son employeur et nombre d’administrations. Et comme elle, en se mariant, des millions de femmes perdaient leur prénom d’origine et prenaient celui de Raoul, Gaston, François ou Paul. Leur identité était littéralement effacée par un usage qu’aucune loi ne vint confirmer mais qui s’imposait comme une évidence. La plupart des  intéressées en étaient  fières et les jeunes filles s’exerçaient à signer du nom de leur futur époux ou de celui avec qui elles convoitaient un mariage. Un vrai rite de passage ce changement de prénom et de nom, d’autant qu’il était accompagné d’un glorieux Madame alors que les célibataires en restaient au piteux Mademoiselle jusqu’à la fin de leurs jours. Certes, elles gardaient leur identité d’origine, mais à part le cas de quelques vaillantes originales ou de femmes reconnues pour leur talent, ce célibat était vu en creux, en moins, en tristesse : elles n’avaient pas trouvé preneur, vieilles filles virtuellement vierges des choses de la vie, seules, sèches et acariâtres, sujettes à des sautes d’humeur supposées propres à leur état. Continue reading

Par-dessus les moulins

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Quelques mois plus tard, une autre photo de classe… Mai 68 est passé par là, les blouses ont volé par-dessus les murs du lycée, nous n’en devînmes ni plus pauvres ni plus riches pour autant, mais nous eûmes des opinions : de droite, de gauche, d’extrême-gauche, du centre (celles-là étaient plutôt mal à l’aise), avec des cours de philo ou d’histoire transformés en pugilats  quelquefois… Bref nous commencions à penser, ce qui n’était pas mal pour des filles à l’époque et nous ne savions même pas quelle chance nous avions de pouvoir le faire ! C’est après, quand nous avons quitté cette banlieue ouest bourgeoise et bien élevée, que nous avons réalisé comment était le monde, pour y prendre place plus définitivement, et sans doute de manière assez stable jusqu’à aujourd’hui…

 

Les blouses

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Il y a comme un petit retour vers le passé  à l’école aujourd’hui, voilà que l’on reparle des uniformes… Cela m’a fait penser à un texte publié au début des années 2000 dans la revue VEI Diversité, où je parle de ces blouses que nous devions porter jusqu’à la fin des années 1960. J’étais lycéenne dans la banlieue ouest de Paris où régnait encore la ségrégation de genre : deux mille garçons d’un côté de la rue, deux mille filles  de l’autre ; deux fausses sociétés qui s’épiaient,  sans hommes ou sans femmes.

« Nous portions des blouses roses ou bleues (on disait : c’est la semaine rose ou c’est la semaine bleue) et nous devions dissimuler nos vêtements sous ces blouses. Nous devions les fournir et les entretenir nous-mêmes. Il y avait des boutiques spécialisées où on pouvait en trouver. Quand une fille s’était trompée de semaine, elle était facile à repérer et à sanctionner : une bleue dans une vague de roses, une rose au milieu des bleues. Continue reading

Une petite fille en hiver

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Un restaurant dans une ville portuaire un soir de novembre. Un  jeune homme arrive avec une petite fille sans doute née il y a deux ans. Ils s’installent l’un en face de l’autre à une table pour deux personnes, disposée avec d’autres en ligne contre le mur. Le jeune homme commande un menu enfant pour la petite. Elle patouille sa viande hachée et frotte  les frites contre la table.

Pendant ce temps, son père téléphone ou passe des SMS. Il raccroche souvent, décroche ensuite, tiens bizarre, pourquoi utilise-t-il ainsi son portable au lieu de s’occuper de  sa fille ? Encore un téléphone addict ?
Entre une jeune femme dans le restaurant, elle ressemble tellement à la petite fille, c’est sûrement sa mère. Elle s’assied  à une table qui fait le coin du mur, au bout de la rangée où sont assis le père et sa fille. Mais viens près de nous murmure-t-il. Un silence glacé lui répond. La petite fille se lève et va s’asseoir sur les genoux de sa mère. Celle-ci ne lui parle pas et regarde droit devant elle. Resté seul à sa table, le jeune homme va s’asseoir près d’elles, sans un mot non plus. Ils ont tous les deux le visage gris. Celui de la mère exprime une haine de pierre, celui du père une consternation fatiguée. La petite fille n’a plus rien à manger devant elle, elle ne bouge pas sur les genoux de sa mère.

On dit que nous ne gardons pas les souvenirs avant trois ans, peut-être cette petite fille oubliera-t-elle ce moment ? Ou détestera-t-elle les restaurants sans savoir pourquoi ? Ou hurlera-t-elle soudain quand une amie  lui manifestera un peu d’indifférence ? Ou serrera-t-elle son enfant dans ses bras au moindre pleur en réprimant des sanglots  inconnus ?



 

 

L’auteur égaré

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Assis sur une petite marche dans un salon du livre automnal en plein Paris, un homme mûr se fait aborder par un autre :

  • On se connaît ?
  • Non…
  • Je vois que vous me regardez avec intérêt.
  • C’est parce que vous êtes intéressant sûrement.
  • J’ai cru un instant que j’étais quelqu’un d’important…
  • Tout le monde est important.
  • Oui, mais pour un moment seulement.

C’est comme un lecteur qui dit  à un écrivain qu’il a adoré son livre en se trompant de titre parce qu’il  a confondu avec un autre livre écrit par un autre auteur. Mais il y avait sans doute une vague ressemblance.

 

 

Il faut être folle

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Il faut être folle, n’est-ce pas, pour aller sur une place, en pleine dictature militaire, coiffée d’un fichu blanc sur lequel est inscrit le nom de son enfant ? Pour aller réclamer, face contre face des militaires, des nouvelles des disparus ? Il faut être nombreuses à être folles pour résister aux gardes à cheval qui rentrent dans la foule ou aux policiers  dont on ne voit pas le visage derrière la visière sombre du casque ? Pour demander où sont les bébés sortis du ventre de  mères dont on ne retrouvera jamais la trace ?

Le tyran déclare : Le disparu c’est  l’inconnu. Si l’homme apparaissait vivant il aurait un traitement X, s’il apparaissait mort il aurait un traitement Y, mais tant qu’il reste disparu, on ne peut le traiter d’aucune manière, c’est l’inconnu, le disparu  n’est pas une entité, il n’est ni mort ni vivant, face à cela nous ne pouvons rien faire, nous soutenons la famille. Jorge Rafael Videla, Buenos Aires, 1979.

Jeux de mots d’outre-tombe pour morts sans sépulture. Continue reading

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